Entre cette soumission heureuse et tranquille que représente pour lui son amitié avec Lorgis, et la gloire, pleine de périls, d'exercer sa domination sur cette belle Antoinette, il y a de quoi hésiter.
Qui sait? Peut-être Julien eût-il sacrifié son amour naissant, s'il avait eu un jugement plus personnel... Mais c'était un homme du monde, qui adoptait les cours en usage pour les différentes joies de la vie, que le monde a estimées et classées. En regard de la conquête d'une aussi belle femme, quel petit trésor que le pur trésor d'une amitié d'homme!
Même les périls, les incertitudes de cette conquête en font un événement plus glorieux. Entre le placement rémunérateur et de tout repos que représente l'amitié de Lorgis, et la belle spéculation d'une aventure amoureuse, toutes les traditions mondaines et françaises défendent à ce jeune homme de balancer.
Julien balance cependant...
Il se figure qu'il est indécis... S'il voyait clair en lui, il saurait très bien qu'il n'a jamais de décision à prendre, et qu'il attend tout des événements. Ce qu'il appelle de l'indécision, c'est plutôt l'ignorance de la route où le destin va le pousser. Est-il capable d'aller trouver Antoinette et de lui dire: Voilà ce que j'ai résolu?
Tout ce qu'il fera, c'est de lui parler... peut-être... si l'occasion l'y amène... de lui rapporter ce qu'a dit Lorgis... Et ce qu'il dira lui-même dépendra du visage qu'elle aura.
Julien, jusqu'au retour d'Antoinette, erre sous les arbres du parc. Plus il y songe, plus il lui semble difficile d'abandonner cette entreprise si bien commencée. C'est tellement contraire à la nature humaine de renoncer à ce qu'on n'a pas encore eu...
On sacrifie un avantage acquis, une maîtresse déjà conquise... Mais une femme à conquérir? Il est d'ailleurs très difficile, pour un homme faible, de dire: «Je ne ferai pas cela,» parce que, tant que l'action n'est pas commise, le sacrifice n'est pas définitif, et l'action à commettre est toujours là comme une tentation impérieuse. On n'a pas la ressource de se dire: «Le sort en est jeté, n'y pensons plus.» On y revient toujours.
... «Oui, pense Julien. Mais est-ce que je l'aime vraiment?» Un doute, tout à coup, surgit en lui. «Si je m'étais trompé, si je ne l'aimais pas!»
«Mais je lui ai dit que je l'aimais. Je suis engagé. Si je l'aime, je puis me sacrifier. Si je ne l'aime pas, je ne puis la sacrifier. Je lui ai trop dit que je l'aimais. Ce serait infâme de la détromper. Si je ne l'aime pas, je dois continuer toute ma vie ce pieux mensonge.»