Harry Nicolas n'avait fait que passer dans la vie de Julien. Il ne s'était pas trouvé en concurrence avec lui; aucun conflit ne les avait opposés l'un à l'autre. Et pourtant ce passage météorique eut une influence notable sur l'existence sentimentale du jeune homme. Le prestige de Nicolas eut beau s'atténuer à ses yeux, il n'en restait pas moins que quelqu'un était venu au château, qui avait jugé tout l'entourage avec plus d'indépendance. Et, d'avoir été à côté de cet homme qui les jugeait, Julien cessait de se trouver, parmi ces gens, dans l'état d'infériorité où il s'était senti jusque-là.
Même la marquise devenait un être moins éloigné et différent de lui, moins immatériel. Et l'idée de sa possession ne fut plus désormais un Graal miraculeux, vers lequel il s'avançait avec effroi; c'était maintenant une entreprise plus humaine, délicate sans doute, mais pratiquement réalisable.
CHAPITRE XVIII
Répétition.
Pourtant les événements ne se précipitèrent pas encore. Au contraire, il s'établit entre Antoinette et Julien, d'un accord tacite, une espèce de trêve: il n'y aurait pas entre eux de nouveau rapprochement avant la matinée de verdure. Il ne fallait pas qu'un grand événement, en modifiant leur existence avant le 25 juillet, pût empêcher l'event mondain qui devait s'accomplir à cette date.
Telle jeune femme, qu'un amant, éperdu d'amour, voulait emmener, toute à lui, loin de son mari et de ses enfants, consentit volontiers à bouleverser sa vie et la vie des siens, mais elle ajourna l'échéance et ne voulut partir qu'après le jour où la petite fille d'une de ses amies devait faire sa première communion. Qui dira l'importance de ces petites obligations et à quel point nous sommes mieux rattachés à notre vie quotidienne par des liens ténus que par de fortes amarres?...
Cependant le reste de la troupe d'amateurs était arrivé au château, sous la forme de deux jeunes filles élancées et de leur jeune frère trapu, le tout sous la direction plus nominale qu'effective d'un père colonel en retraite, capable de jouer douze heures par jour au jacquet de la façon la plus assourdissante. Les deux jeunes filles représentaient chacune une bergère dans la comédie dix-huitième, et le jeune homme s'était taillé un grand succès à Tressé dans un rôle de jeune paysan. A peine arrivés, ils demandèrent où était le tennis. On les y conduisit avec un peu de crainte: car on n'y avait pas joué depuis trois ans. Le jeune homme trapu trouva le court très bien placé, mais le sol, en terre battue, fort mal entretenu. Ce fut, pour le marquis, le signal d'une fureur nouvelle. Pendant une semaine, il ne pensa plus qu'au tennis, employa une équipe de jardiniers à niveler et à battre la terre, fit venir par dépêche de Paris un filet neuf et un grand nombre de balles, ainsi que des raquettes de la meilleure marque. Une fois le court en état, la matinée fut employée à des matches de tennis, l'après-midi étant réservé aux répétitions. Tout le monde fuyait la terrasse où un colonel, aux mâchoires remuantes et terrifiantes, allait de long en large, en guettant la venue d'un adversaire au jacquet. Mais il avait lassé tous les joueurs par son endurance et le bruit insoutenable qu'il faisait avec les pions.
Il y avait très longtemps que le petit dragon n'était venu à Bourrènes. Il était désormais brigadier et était parti en expédition pour ramener des chevaux. De retour au quartier, il put s'échapper un après-midi pour venir jusqu'au château. Il parla à Julien avec une certaine réserve. A la répétition, Julien eut deux ou trois fois l'occasion de se rapprocher d'Antoinette. Chaque fois, il ne put s'empêcher de regarder du côté d'Henri et rencontra le regard du jeune homme. Il fut très soulagé quand, vers cinq heures, le dragon retourna à Tours.
Les répétitions avaient lieu dans un grand salon du bas. La scène était limitée par des chaises.
Julien ne s'intéressait pas beaucoup à son rôle, que les acteurs de métier eussent appelé une panne. Quand c'était son tour de répéter, il venait donner sa réplique avec conscience, mais sans ardeur.