Hubert, assis sur un fauteuil d'osier, parlait avec une animation joyeuse. Comme cet homme était heureux! Et comme tout semblait heureux aussi autour de lui! Julien aperçut, à gauche du château, une pelouse creusée en son milieu d'un petit vivier très poissonneux. Comme on passerait de bonnes heures au bord de cette pièce d'eau à regarder les poissons glisser dans l'eau, se poursuivre et se disputer les miettes qu'on leur jetterait!

Mais, en dépit des conseils du sage, on ne sait jouir du présent que lorsqu'on est menacé par l'avenir...

CHAPITRE XXVI

En route.

Quand s'en iraient-ils?

La marquise n'était pas fixée. Serait-ce dans huit jours, dans trois jours, ou le lendemain? Non, ce ne pouvait être déjà le lendemain. Julien souhaitait, du moment que c'était décidé, que cela fût le plus tôt possible, car il prévoyait que cette attente lui serait insupportable, en la présence continuelle de ce petit monde paisible et menacé. Il était gêné par cette fréquentation constante de ses futures victimes.

Rien, maintenant, ne détournerait la marquise de sa résolution. Elle n'avait avec elle que cette amie dangereuse, Madame Lorgis. Certes, Madame Lorgis s'opposerait de toutes ses forces à une fuite. Mais jamais Antoinette ne la mettrait au courant. La marquise n'aurait donc personne qui lui ferait entendre une voix prudente, puisque Julien, lui, n'avait pas le droit de combattre ses projets, et qu'il devait, au contraire, passer son temps à les encourager et à lui demander avec instance quand elle y donnerait suite. Il représentait, lui, la Passion, et n'avait pas à prendre la parole au nom de la Raison.

Quand il était seul avec elle, il trouvait des accents fort vifs et fort pressants. Aussitôt qu'ils seraient partis, il l'aurait toute à lui. Ah! quelle ivresse de la tenir dans ses bras, comme une proie si longtemps convoitée, de ne penser qu'à cela, d'oublier toute l'incertitude de l'avenir dans la joie de cette heure admirable!

Ses entretiens avec Antoinette étaient cependant moins libres et moins aisés que par le passé. Il ne pouvait lui parler que de leur prochain départ. Toute sa vie, toute la vie autour de lui était suspendue.

Le couple Jacques de Delle avait quitté le château. Il avait été remplacé, séance tenante, par un neveu du marquis, le comte Le Harné, un très haut gaillard roux, qu'accompagnait sa jeune femme, une petite Américaine brune, aux yeux fiévreux. Le Harné était un admirable joueur de lawn-tennis, une des meilleures raquettes du monde. Ils étaient venus passer deux jours. Mais quand il vit le court remis à neuf, il s'y installa à demeure, comme un homme qui ne s'en ira plus. Et, faute d'adversaire, il entreprit de former Julien, qui savait à peine tenir une raquette, s'y mit par complaisance, et se passionna tout à coup pour ce jeu, qui lui était révélé par un vrai champion. Le Harné lui trouvait des dispositions extraordinaires, et avait déclaré qu'il ferait de lui un joueur de tout premier ordre. Julien, après s'être dit: «A quoi bon? puisque ma vie est consacrée à Antoinette,» finit par s'intéresser si fortement à ce sport, qu'il ne bougea plus du court. La première fois qu'il y passa quatre heures, l'après-midi, il fut un peu gêné en retrouvant Antoinette, qui pouvait lui reprocher de l'avoir délaissée. Mais la jeune femme l'accueillit très gentiment, et parut sincèrement heureuse qu'il se fût amusé. Souhaitait-elle le voir un peu distrait de leur grand projet? Au bout de trois jours, on se contentait d'en parler à la fin de la soirée, en se quittant... Julien demandait: