Ses camarades ne le laissèrent pas partir avant qu’il se fût engagé solennellement à les retrouver le soir pour la partie quotidienne.
Cet engagement avait son importance, car on arrivait au début d’août et la plupart des bridgeurs du cercle, esclaves de traditions imbéciles, s’étaient dispersés dans des villes d’eaux, des campagnes ou sur des plages.
Le devoir de ne pas casser la partie n’en était que plus impérieux pour ceux qui restaient à Paris.
Georges était « sur son départ », mais il n’était pas à trois ou quatre jours près. Il irait retrouver des parents en Maine-et-Loire… ou des amis en Bretagne. Il n’était pas fixé.
Il n’avait pas de famille à Paris. Il avait perdu sa mère cinq ans auparavant et son père depuis deux ans. Il conservait de gros intérêts dans la maison Gassy frères, fabricants de chaudières, et il n’avait pas à s’en occuper. L’affaire avait été mise en société et travaillait toute seule, c’est-à-dire sans les patrons, avec un bon directeur et un personnel sérieux d’ouvriers.
Georges avait trente-quatre ans. Il ne faisait rien, mais il ne s’en rendait pas compte. Après avoir passé sa licence en droit, il était entré pendant deux ans comme clerc amateur dans une étude de notaire que son père voulait lui acheter, mais il eût fallu épouser la fille du notaire qui, heureusement, aimait quelqu’un d’autre. Il n’eut donc ni la jeune fille ni l’étude et se fût trouvé très en peine de dire laquelle il regrettait le moins.
Ayant donc pris congé de ses amis, il traversa son antichambre après avoir jeté un coup d’œil sur un plateau de cuivre où, d’ordinaire, son valet de chambre lui déposait son courrier. Par bonheur, le plateau était vide, mais, en arrivant dans sa chambre à coucher, bien en évidence sur sa table de chevet, il vit une longue enveloppe vert pâle qui n’avait heureusement pas l’aspect d’une lettre d’affaires. Il reconnut la petite écriture renversée. La lettre non signée ne contenait que ces quelques lignes :
« Confidentiel : Je viendrai vous prendre dans ma voiture demain matin exactement à six heures… »
Demain matin, c’est maintenant ce matin, se dit Georges.
« … Je pense que vous avez un passeport. Si vous n’en avez pas, je vous emmènerai quand même. On s’arrangera. Vous m’avez dit, l’autre soir, que vous me suivriez au bout du monde. Nous verrons si vous avez dit vrai. »