Marcel laisse Gustave aller voir M. Langrevin, qui est dans les bureaux. Il prie même Gustave de retenir « le patron » le plus longtemps possible… On vient d’annoncer une visite un peu inquiétante, un individu que papa n’a pas besoin de voir, et qui vient certainement pour le fils Langrevin.

C’est un monsieur au nom espagnol, un garçon d’une trentaine d’années, mis de la façon la plus élégante, et qui doit facilement supporter les nuits d’insomnie, car il est plus frais qu’il ne paraissait la veille au soir.

— Bonjour, cher monsieur, dit le nouveau venu. A ce que je vois, vous n’êtes pas trop fatigué de cette nuit ?

— Ni vous non plus, me semble-t-il.

— Oh ! moi, il m’arrive fréquemment de rester deux nuits sans dormir. J’ai beaucoup joué sur les bateaux, en allant à New-York et à Rio. Nous faisions quelquefois des pokers de trente heures consécutives… avec des gens que l’on connaissait plus ou moins, et il fallait ouvrir l’œil, je vous assure.

… Marcel pense que ce n’est pas uniquement pour lui raconter des souvenirs de bateau que ce monsieur se présente chez lui à cette heure matinale.

— Asseyez-vous donc, lui dit-il. Ce qui est une façon polie de dire : « Au fait, s’il vous plaît ! »

Le monsieur ne pose sur la chaise indiquée qu’une toute petite part de son séant. Marcel aime autant ça que de le voir s’installer. Car M. Langrevin peut revenir d’un moment à l’autre, et il faudrait faire des présentations inutiles.

— Je suis assez pressé, dit le monsieur… Je viens de recevoir un télégramme de Madrid qui bouleverse mes projets. Je me faisais une fête de rester encore quelques semaines à Paris, et de vous retrouver quelquefois encore chez l’ami Raoul, à une table de poker.

— Bon ! bon ! pense Marcel ; il s’en va… ma revanche est dans l’eau.