Le monsieur veut absolument que Marcel vienne déjeuner avec lui.
Marcel refuse poliment, alléguant des occupations qui n’ont rien d’illusoire, bien qu’elles soient encore assez indéterminées… Comment se procurera-t-il cette somme avant quatre heures ? En tout cas, il n’y a pas de temps à perdre.
Rendez-vous est pris pour quatre heures à l’hôtel. Le monsieur prend congé en faisant promettre à Marcel de venir le voir à Madrid. Marcel note l’adresse. Et cet engagement est enregistré, chacune des parties restant persuadée qu’il n’aura jamais le moindre commencement d’exécution.
Cependant, la question de savoir où trouver onze mille francs reste absolument entière.
Marcel était sûr qu’il les rendrait. Tout au moins, au moment où il l’avait déclaré au monsieur espagnol.
Demeuré seul, il sentait cette certitude diminuer un peu.
Les onze mille francs étaient quelque part, comme un trésor dans un champ. Mais il semblait que les dimensions de ce champ devenaient de plus en plus vastes.
Quand Émile fit entrer dans le bureau M. Pecq-Vizard, Marcel se dit que les onze mille francs entraient à la suite du nouvel arrivant. Il en eut comme un de ces pressentiments qui ne trompent jamais, sauf quand on y compte trop.
M. Pecq-Vizard est un mince petit sexagénaire très soigneux de sa personne. Depuis trente ans, dans la maison de banque que lui a jadis cédée son père, il continue un très bel élevage de millions. Il est veuf depuis toujours, a deux filles mariées chez qui il va dîner quand elles ont beaucoup de monde. Il passe pour entretenir une maîtresse que personne ne connaît, et qui ne semble pas l’accaparer. Tous les jours, il va pendant une heure à son cercle, où il joue un bridge très au-dessous de ses moyens.
On suppose qu’il a l’esprit fin. Il parle en tout cas d’une façon mesurée et surveillée, avec des lèvres minces. Au moment des crises financières, les gouvernants recueillent son avis, dont on ne tient pas forcément compte, mais qu’on ne néglige jamais. C’est, en somme, un monsieur assez important. Il est vaguement camarade de jeunesse de M. Langrevin. (Ils disent : camarades de classe, sans préciser l’endroit où ils ont fait leurs études.) En tout cas, ils se sont toujours tutoyés. M. Pecq-Vizard a vu Marcel tout enfant, et l’appelle : petit.