Le petit homme chauve, le lendemain du jour où il avait été saqué pour ses autos-cars, surgit à nouveau, illuminé d’une idée flamboyante.
On avait parlé chez des amis de luges et de toboggans. Et brusquement la vision d’une localité pyrénéenne, qu’il avait traversée la saison précédente, lui avait sauté à l’esprit… Une étendue de neige magnifique, plus belle que tout ce qu’on peut voir dans les Alpes… Comment n’avait-on jamais eu l’idée d’y installer une station de sports d’hiver ?
La réponse à cette question était fort simple, et fut obtenue par Marcel par une simple lettre au notaire de l’endroit. Nulle part, grâce à une orientation dont les habitants ne se montraient pas médiocrement fiers, la neige ne fondait aussi vite que dans le pays en question. Le petit homme chauve avait déjà préparé tous les devis d’un palace et d’un casino. Il en fut quitte pour mettre ces documents dans un dossier qu’il plaça sur un amas d’autres dossiers, jamais consultés et amoncelés pour les âges futurs. Car tout était soigneusement rangé dans le bureau de cet homme, et il n’y avait de pagaïe que dans son esprit tumultueux.
DEUXIÈME PARTIE
Marcel revint à Paris environ huit mois après son départ. Il s’installa dans un appartement assez confortable, que lui avait cédé un monsieur de Bordeaux, commandité par M. Isidore, et qui avait transporté en plein boulevard Haussmann le centre agrandi de ses opérations.
Deux mois auparavant, Marcel avait fait venir à Bordeaux Jacqueline, la fille de Gustave. Il n’avait cessé en effet de rester en contact avec son cousin. Il s’était borné à envoyer à son père toutes les semaines un bulletin de santé. Gustave le renseignait sommairement sur l’état sanitaire de la famille Langrevin… « Tout le monde va bien. »
Il avait saisi avec empressement l’occasion de faire gagner un billet de mille francs par mois à sa jeune cousine, en qui d’ailleurs il avait trouvé une aide très précieuse. Jacqueline, qui n’avait aucune disposition véritable pour le dessin, possédait par contre de sérieuses qualités d’ordre et d’intelligence nette, que Gustave le romantique ne s’était pas abaissé à remarquer.
Nous retrouvons Marcel assis derrière un bureau anglais. Le cabinet est meublé, ainsi qu’une autre pièce voisine. Les visiteurs n’ont pas besoin de savoir que la chambre à coucher, assez vaste de dimensions, paraît encore plus grande, parce qu’il ne s’y trouve qu’un lit, une chaise et un appareil à ramer qu’avait apporté là le précédent locataire, fanatique de culture physique, et qu’il n’a pas encore fait reprendre, pour cause actuelle de lumbago.
Ce n’est pas par nécessité que Marcel se contente de ce mobilier sommaire. C’est que sa fortune croissante a fait naître en lui un goût étrange d’économie. Il n’est pas encore parvenu à l’avarice, mais, comme eût dit M. Langrevin, il connaît la valeur de l’argent. Au moment de s’acheter un meuble, il se trouve arrêté par toutes les possibilités d’autres achats, que représente subitement à ses yeux la somme qu’il est sur le point de donner au marchand. M. Langrevin, s’il connaissait le nouvel état d’esprit de son fils, dirait que Marcel commence enfin à savoir comment on fait les bonnes maisons.
Heureusement que Marcel s’est rendu compte de cette transformation dont il s’amuse. Il a parfaitement repéré l’entrée de la fée Parcimonie dans l’organisation de sa vie. Il la regarde avec une considération un peu ironique. Mais elle ne le possède pas, comme ferait un démon d’une proie inconsciente.