Albert était toujours prêt à marcher. Il répondait gentiment aux questions. Mais il parlait peu. Il devait avoir dans la tête et dans le cœur une grande passion. Chaque fois que l’on s’arrêtait dans un bourg, il se précipitait chez le marchand de cartes postales, puis au bureau de poste. Il couvrait de phrases ardentes non seulement la partie réservée à la correspondance, mais encore, du côté de l’image, tout le ciel des paysages, l’eau des rivières et les murs blancs des maisons.
Ces préoccupations sentimentales d’Albert n’avaient rien de déplaisant. Nous le considérions avec sympathie, en prenant parfois en pitié son visage un peu triste.
Malheureusement, conformément à une théorie médicale très en faveur dans le peuple, le mal d’amour d’Albert entraîna un mal de dents. Il souffrit pendant trois nuits (au point de ne pas fermer l’œil). Il voulut à toutes forces continuer son service. J’essayai de l’en dissuader, par bonté d’âme, et aussi par un autre sentiment que je sentis poindre en moi un après-midi; j’étais assis à côté de lui sur le siège, et il me confia qu’à certains moments il avait tellement mal qu’il ne voyait plus clair... Nous allions à ce moment-là à quarante-huit à l’heure, sur une route bordée d’arbres solides.
Je rapportai ce propos le soir même au conseil de famille, et l’on décida d’urgence que dès le lendemain matin Albert serait conduit, ou plutôt se conduirait chez un dentiste de Rouen. Deux d’entre nous furent désignés pour l’accompagner, et je me vois toujours dans cette rue de Rouen, sur le trottoir, auprès de l’auto, qui semblait en panne, devant une maison où au deuxième étage, un dentiste américain réparait notre organe essentiel...
ALLER ET RETOUR
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—Une première pour Saint-Guillaume-en-Caux!
—Une première simple?
—Oui, aller seulement.
—Voilà, Monsieur. Deux francs quarante.
—... Deux premières pour Saint-Guillaume-en-Caux!