J’étais à peine revenu de ma stupéfaction, que Sherlock Holmes me prit par un bras, et me fit entrer dans une chambre voisine, en me soufflant à l’oreille:

—Écoutez ce que va nous dire cet homme.

Je me trouvai en présence d’un mécanicien vêtu d’un joli vêtement marron à brandebourgs. C’était un gaillard de forte taille, mais qui n’en menait pas large, comme on dit. Ses lèvres tremblaient et son regard était tout vacillant.

—Répétez devant monsieur, lui dit Sherlock Holmes, ce que vous m’avez dit tout à l’heure...

Le mécanicien nous fit alors le récit d’une aventure bizarre, et bien faite pour intriguer le célèbre policier anglais:

—Je suis donc parti ce matin même de Paris avec mes patrons, M. Gondebaut, le banquier de la rue Châteaudun. M. Gondebaut était accompagné de sa femme, une jolie brune de trente-cinq, trente-six ans... Le patron, lui, a quarante-cinq ans. Monsieur et madame s’entendent bien, je peux pas dire le contraire. Par-ci, par-là, une petite dispute de rien du tout. Mais c’est en somme un beau ménage. Ils n’ont pas d’enfants. Et ils s’aiment bien; presque tout le temps en partie fine et en promenade. Il y a deux mois qu’ils ont acheté notre auto, une vingt-quatre chevaux; mais, rapport aux affaires de monsieur, on n’était guère sorti des environs de Paris.

«Voilà donc que monsieur, hier soir, en rentrant du bois, dit comme ça à madame: «Fanny, qu’il lui dit, sais-tu ce qu’on devrait faire? On partirait demain pour Trouville. Puisque j’ai mes vacances en septembre, on verrait sur la côte si des fois il y a quelque chose à louer.»

«On me dit ça vers onze heures, en demandant que la voiture elle soye prête pour le lendemain, qui était donc ce matin huit heures. Je rentre donque au garage. Je sange le pneu arrière de droite, qu’était un peu trop usagé, je remplace la courroie de mon ventilateur qui se trouvait un peu vielle. Et le lendemain, à sept heures trois quarts recta, j’étais devant la maison. On ne s’en va qu’à huit heures et demie, madame, comme toutes les dames, ne se trouvant pas prête. Enfin on arrive à Saint-Germain vers les neuf heures un quart. Je commence à m’appuyer la route de Quarante-Sous. Presque personne. Le moteur marchait bien. Moi, quand le moteur marche bien, c’est un plaisir. Mais à peine que nous marchions cinq minutes que voilà les misères qui commencent. Mon pneu neuf est crevé. Je le remplace avec un pneu de rechange. Mon autre pneu arrière, un antidérapant, éclate un quart d’heure après. Bref, au lieu de déjeuner à Evreux, on mange à Bonnières. Moi, je regarde ma voiture, mais de rage je ne mange pas. Je prends un méchant sandevich que madame a la bonté de m’envoyer. Enfin les voilà qui reviennent de déjeuner. Mettez en marche, que me crie monsieur, nous venons. Je mets en marche et je m’installe sur le siège. Monsieur et madame arrivent à la voiture, ouvrent la porte. Moi j’étais impatient de m’en aller pour rattraper le temps perdu. A peine la porte refermée, je repars et j’ai la grande satisfaction que le moteur marche et tape comme un ange. J’avais peur que monsieur et madame fassent une station à Evreux et à Lisieux. Mais ils ne me disent rien pendant la traversée de la ville. J’arrive donc tout d’une traite à Trouville, dans la rue de Paris. Là, je m’arrête, et j’attends que le patron descende. A la fin, je me retourne, et jugez, messieurs, de ma stupéfaction: personne dans la voiture!...

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Le mécanicien se tut et nous regarda tour à tour.