Il savait, à l’origine, donner la patte et faire le beau. Mais on se lassa de lui faire exécuter ces exercices serviles, et il les oublia.

Kiki, indifférent à la plupart des êtres, n’avait qu’une haine: il détestait Poteau, un grand griffon, et il fallait toute la tendre amitié qui unissait leurs deux maîtresses pour que la haine réciproque des chiens n’engendrât pas de discordes plus graves.

Jenny, maîtresse de Poteau, Léonore, maîtresse de Kiki, se désespéraient de voir leurs chiens se détester. Et l’on sentait bien que les torts ne venaient pas de Poteau, qui n’aurait pas demandé mieux que de frayer gentiment avec Kiki. Mais il y avait entre eux une différence de race. Le gros Poteau, avec ses bons yeux jaunes perdus dans son visage poilu, avec ses moustaches pendantes et toujours mouillées, ressemblait à une sorte de chemineau, rude et naïf. Il mangeait tout ce qu’on lui jetait, d’un seul coup de gosier, comme font les prestidigitateurs quand ils avalent des œufs. Il eût avalé d’un trait des palets de fer, telle la grenouille du jeu de tonneau. Sa gueule avide prenait le pain et les os n’importe où, dans le sable ou dans la boue.

Kiki, petit grand seigneur, n’acceptait que des mets de choix; sucre, gâteaux ou croûtes de fromage. Il allait bien flairer le derrière des autres chiens, mais rapidement, et par simple tradition. Pendant que Poteau courait dans le jardin ou par le bois, traquait des bêtes mystérieuses et souillait dans la terre remuée sa barbe et son museau frénétique, le délicat Kiki se plaisait dans la lingerie dont il était le petit dieu familier. Il s’endormait au bruit de la machine à coudre, ou bien, assis sur le rebord de la fenêtre, tout au coin, il regardait la campagne, et semblait très digne et très fier, comme le chat du théâtre Guignol.

On ne sait au juste les fonctions que Kiki s’imaginait remplir, mais elles étaient, à coup sûr, fort importantes. Dans son esprit, il était une sorte de héraut, et l’introducteur des visiteurs. Il était doué d’un gosier mécanique infatigable. On renonça à l’emmener en auto parce qu’il jappait sans relâche; on craignait aussi qu’il ne prît l’intérieur de la limousine pour un champ clos dans lequel il faudrait vider, avec Poteau, une vieille querelle de race.

En revanche, nous ne manquions jamais d’avoir comme compagnon l’énorme et humide Poteau. Jenny, sa maîtresse, était dévorée de soucis quand elle le laissait à la maison. Douée d’une sensibilité très vive, elle n’hésitait pas à prêter à son chien la même âme affectueuse. Elle se figurait qu’il était malade d’être séparé d’elle.

Nous revenions d’ordinaire à la nuit tombante, et nous retrouvions dans la cour le Kiki délaissé qui était couché sur une marche du perron, en compagnie de Gypsie, une chienne fox-terrier, grasse, blanche et truffée comme une oie de Noël.

Kiki ne manquait jamais de se précipiter sous l’auto, et c’était chaque fois un petit frémissement dans l’assistance. Tout le monde savait pourtant que Kiki était fort adroit, qu’il évitait les roues, et qu’il ne se livrait à ce genre d’exercice que pour étonner son monde.

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Un soir, nous ne vîmes pas Kiki dans la cour. Seule, la chienne truffée vint au-devant de nous. On demanda où était Kiki, d’abord à la chienne, qui ne répondit pas, et ensuite à tous les domestiques. Kiki n’était nulle part, ni dans la lingerie, ni dans aucune des chambres. Le petit garçon de l’épicier, qui apportait du gruyère, l’avait aperçu dans la campagne, un peu plus loin que la maison du notaire.