«Le frère de lait conduisait un cheval attelé à un sulky, et ce cheval, je l’appris avec émotion, était le cheval favori de M. Mackay, celui qu’il faisait atteler de préférence quand il allait se promener dans la campagne. Le piqueur m’apprit même le petit nom de ce cheval; mais je l’ai oublié, tant j’étais troublé au moment de la présentation... Je fis entrer mon frère de lait chez moi pour lui offrir à boire (il buvait maintenant autre chose que du lait). Mais auparavant, j’avais conduit le cheval de M. Mackay dans une écurie qui me servait de débarras. Je lui fis le plus de place possible en jetant hâtivement dehors tout ce qui encombrait l’écurie: une bicyclette hors d’usage et un vieux bois de lit; puis je mis à sa disposition une botte de paille et un seau d’eau, tout en regrettant de ne pas être mieux pourvu pour recevoir des chevaux de milliardaires... Mais j’étais pris à l’improviste. Et si j’avais pu m’attendre...
«Un quart d’heure plus tard, quand après d’honnêtes libations mon frère de rhum et moi nous revînmes à l’écurie, nous vîmes avec satisfaction que le cheval de M. Mackay avait tiré un bon parti de mes humbles ressources: il avait détaché un brin de la botte de paille et buvait lentement son seau d’eau avec un chalumeau.»
A L’ÉTROIT
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Nazzaro, à la vitesse moyenne du Circuit, ne mettrait pas tout à fait deux minutes et demie pour aller de la Madeleine à la Bastille. Et il est probable qu’il irait un peu plus vite encore, car le parcours n’est pas très accidenté.
Ce serait d’ailleurs une jolie course à faire, un dimanche matin. On arrêterait la circulation pendant une heure ou deux. On se servirait de la rue de Lyon pour la lancée et on aurait la rue Royale et la place de la Concorde pour s’arrêter.
La Coupe des Grands Boulevards... L’Auto devrait étudier ça.
Grâce à la locomotion nouvelle, les distances de ville n’existent plus. Quand on a une auto devant sa porte, et qu’un rendez-vous vous appelle à quatre heures, on quitte son bureau à quatre heures dix. Et l’on arrive avant que le quart d’heure de grâce ne soit écoulé.
D’ailleurs, les distances de ville à ville existent à peine. Les grandes routes sont devenues des rues. Ainsi, un peu après Bonnières, on se trouve en présence de deux rues, la rue d’Evreux et la rue de Rouen. On salue dix voitures au passage entre Evreux et Lisieux. C’est comme une allée du Bois.
La France, qui nous semblait quelque chose d’énorme, d’inconcevable, d’aussi grand que le monde, la France, on voit ce que c’est maintenant: un très beau patelin, mais en somme assez limité. L’Italie, la Suisse, l’Allemagne, ce n’est pas plus loin que jadis la banlieue. Constantinople, Pétersbourg, c’est, si vous voulez, la grande banlieue.
Pour faire ce qui s’appelle une excursion, il faut franchir l’Oural ou l’Asie Mineure. Aller jusqu’au bout de la Sibérie, ça commence à être un petit voyage. Mais un voyage n’est sérieux que si l’on traverse le détroit de Behring.