Mais les buveurs d’air n’étaient pas encore prêts à boire. L’allure n’avait pas changé sensiblement, si l’énorme bruit persistait toujours. Au bout de cinq cents mètres, M. Desbretonneaux arrêta tout l’appareil, et échangea quelques mots avec le mécanicien, qui prit sa place sur le siège, pendant que lui-même, avec une désinvolture héroïque, s’installait sur le marchepied.

Le mécanicien remit la voiture en marche, et s’employa sans relâche à faire manœuvrer des leviers, avec la diligence d’un marchand de gaufres pressé de servir une clientèle avide. Au bout d’un instant, il renonça à bouger, les mains au volant, pendant que l’équipage continuait son trantran, à une allure de 8 à 10 kilomètres à l’heure. M. Desbretonneaux ni ses passagers ne parlaient... On couvrit ainsi une lieue de pays. Le mécanicien, les yeux devant lui, attendait une intervention de la Providence... Cette magnifique route n’en finissait plus. Enfin, on aperçut une agglomération.

C’était un petit bourg, que M. Desbretonneaux nomma, avec une fierté relative. On arrivait tout de même quelque part... La voiture, continuant sa marche régulière, parvint jusqu’aux premières maisons... On vit alors un poteau, avec un écriteau bleu, que l’on ne déchiffra qu’au bout d’un instant, et sur lesquels le conducteur, M. Desbretonneaux, tous les invités, purent lire cet avis plein de prudence:

Allure modérée prescrite à tous véhicules.

DE HARDIS CHAUFFEURS...
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Il a cinquante-cinq ans. Il est court et gros. Il a l’air d’un bon petit menuisier de quartier, qui fait la réparation courante, et qui a sous ses ordres un ouvrier et un apprenti. Mais, en le regardant de près, on trouve que ce menuisier a des habits de drap bien neufs, une jaquette un peu longue, des vêtements cossus et qui viennent d’un tailleur cher. Et on s’étonne de le voir descendre par le grand escalier, et monter dans l’allée, sous le porche, dans une énorme voiture automobile, toute reluisante, pendant qu’un domestique en livrée gros-bleu court devant la porte cochère pour surveiller la sortie.

A la mer, dans la ville tapageuse où ils vont passer l’été, ils emmènent leur automobile, qui a remplacé depuis l’année derrière la victoria à deux chevaux où ils s’installaient tous les deux, lui et sa femme... Sa femme est toute petite, toute maigre, plus âgée, et encore plus triste que lui. Elle a des paupières qui retombent à moitié, comme de petits stores aux ressorts trop faibles. C’est par là-dessous qu’elle vous regarde, de son pauvre regard, qui n’est pas bienveillant, mais qui n’a pas non plus la force d’être malveillant.

Pendant l’hiver, ils dînent en ville une douzaine de fois chez trois ou quatre amis riches, qu’ils traitent eux-mêmes trois ou quatre fois par an. Ils vont au Théâtre-Français, à l’Opéra, à l’Opéra-Comique. Ils vont aussi dans les autres théâtres voir les pièces dont leurs amis leur disent du bien. Mais ils préfèrent les théâtres subventionnés, parce qu’on est abonné et qu’on n’a besoin de choisir ni la pièce ni le jour. Quand on leur donne trois fois le même spectacle dans le courant de l’hiver, et qu’ils entendent leurs amis se plaindre, ils se plaignent aussi.

Quand leurs amis se sont mis à l’automobile, ils s’y sont mis aussi. Se mettre à l’automobile, c’est acheter une voiture. Il a acheté une voiture de soixante-chevaux, parce qu’elle était «en rapport» avec sa grosse fortune.

Leur cocher, un homme rasé, aux gros sourcils hostiles, a appris en trois mois le métier de chauffeur. Il porte maintenant une casquette et une veste marron. On lui avait permis de laisser pousser sa moustache, mais il est sorti de sa lèvre supérieure un poil tellement imprévu, jaune, gris, noir, rouge, qu’on a préféré y renoncer, et que François a gardé sa tête de cocher, très modifiée d’ailleurs par la casquette.