Il m’est impossible de renoncer à une possibilité «d’attraper» un train.
Pendant toute la durée du trajet de Portsmouth à Londres, je me posai cette question: Le train aura-t-il ou non du retard? Aux stations, je regardais s’il n’était pas en retard sur son temps. Et j’avais toutes les peines à lire les chiffres microscopiques d’un épais indicateur, où je perdais constamment la bonne page.
Dans la dernière demi-heure, je me mis à interroger deux voyageurs qui se trouvaient dans mon compartiment, et qui n’avaient pas eu la prévoyance d’apprendre le français, alors qu’ils auraient bien pu s’attendre à voyager en ma compagnie. Avant d’engager la conversation, j’alignai dans mon esprit le pauvre effectif de mots anglais que j’avais sous mes ordres. C’était une petite bande bizarre et cosmopolite, où figuraient des mots allemands et d’autres termes hybrides ou sans nationalité définie. C’eût été encore bien si j’avais pu mettre en mouvement ce vocabulaire à la manque. Mais aussitôt que l’on avait besoin d’eux, ces mots prenaient peur et se sauvaient comme des lapins.
Un des Anglais se découragea tout de suite, me regarda avec une pitié ma foi très gentille, et reprit sa lecture. L’autre Anglais mit à m’écouter et à se faire entendre une telle persistance, un dévouement si plein de bonté, que je feignis de le comprendre et hochai la tête avec énergie.
Je ne savais pas au juste si ma montre retardait ou marchait bien. Cependant, il me semblait que le trajet tirait à sa fin, et qu’il n’était pas plus de neuf heures du soir. Nous nous arrêtâmes dans des stations que je croyais chaque fois être London-Bridge. Je demandai à chacun de mes deux compagnons: London-Bridge? London-Bridge? Ils me répondaient: «Oh! no!» Si bien que je me décourageai, que je n’osai plus rien leur demander du tout, et que lorsque nous arrivâmes dans le véritable London-Bridge, je ne bougeai plus de ma place... Mais ils me dirent ensemble: London-Bridge! en criant comme des malheureux, et me poussèrent de force sur le quai.
Ce qui fut un peu ridicule, c’est que j’arrivai à Cannon-Street plus de cinq minutes avant l’heure... Mais j’étais excusable, connaissant si mal la langue et le pays.
ALBERT
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A cette époque—je vous parle d’il y a quatre ans—je n’avais pas encore conquis cette compétence, faite de trois ou quatre notions heureusement choisies, et qui me permet de soutenir honorablement mon rang dans une conversation ayant trait à l’automobile, soit dans un salon, soit sur un trottoir, au milieu d’un groupe de badauds arrêtés auprès d’une voiture.
C’est ainsi qu’à l’heure actuelle je peux dire à un mécanicien, en chiquant des yeux:
—Vous avez des pneus de 90 (ou mieux encore: du 90) aux quatre roues. Vous ne trouvez pas que c’est un peu faible pour l’arrière?... Il est vrai que c’est plus commode, pour les pneus de rechange, de n’avoir qu’une seule dimension.