— Laisse-le donc aller à ses affaires, dit M. Henry.
— Madame l’attend, dit l’oncle Émile.
L’oncle Émile supposait une maîtresse à Daniel, et tout le monde en était tellement persuadé que Daniel lui-même avait fini par y croire. C’était évidemment à cette dame qu’étaient destinés les quarante francs qu’il recevait par semaine. En réalité, ces deux louis s’en allaient en achats de livres, en livraisons, en journaux, en voitures. De temps en temps, une pièce de dix francs était consacrée à quelque hâtive débauche.
Tous les dimanches, Daniel passait l’après-midi au théâtre. Un dimanche non consacré à un plaisir classé, tel que le théâtre où les courses, lui semblait un dimanche perdu. Mais, ce jour-là, Daniel résolut de remonter simplement les Champs-Élysées pour se montrer aux promeneurs. Il pouvait se montrer : il avait désormais un amour en tête, une intrigue.
Sur le boulevard, chaque couple qu’il rencontrait lui évoquait l’image future de Berthe Voraud se promenant à son bras.
« Puis, pensait-il, nous prendrons une voiture de grande remise, et nous irons au Bois. Je rencontrerai des amis de collège, et je leur présenterai ma femme. » Il répéta à voix basse : « Ma femme, ma femme. » Son visage exprimait un tel ravissement qu’un homme qui distribuait des prospectus le regarda avec stupeur, si indifférent qu’il fût d’ordinaire aux attitudes de sa clientèle.
« Ensuite, continua Daniel, nous irons au restaurant, nous passerons la soirée dans un café-concert en plein air. A minuit, notre Victoria nous conduira jusqu’à la porte du Bois. J’étendrai mon bras gauche derrière les épaules de Berthe… »
Il avait traversé la place de la Concorde et se trouvait dans les Champs-Élysées. Les gens du dimanche marchaient avec précaution, comme s’ils avaient eu des jambes neuves. Une dame d’officier montrait à tous les passants son mari à trois galons, dans un costume de grande tenue, qui ne coûtait pas moins de neuf cents francs, les épaulettes de capitaine étant les plus chères de toutes. Trois jeunes filles, deux sœurs et une cousine, la cousine boute-en-train au milieu, pour que chacune des sœurs en eût sa part, brandissaient en marchant leurs ombrelles fermées, et s’amusaient à se moquer du monde.
L’existence de ces gens-là paraissait à Daniel bien vide et bien navrante. Ils allaient rentrer chez eux, retrouver après le dîner cette terrible soirée du dimanche, dont il avait toujours conservé un triste souvenir, parce qu’elle avait longtemps précédé pour lui la rentrée au lycée.
Maintenant, Daniel avait un amour en tête. L’amour, c’est l’essentiel de la vie. Comment en avait-il été si longtemps privé ? Quand il partait en voyage, il regardait toujours les passants avec une pitié heureuse. Il ne pouvait concevoir qu’ils se résignassent à la vie monotone qu’il avait lui-même vécue tant de jours.