L’habit noir, rayé de petits traits de fil blanc et dépourvu de sa manche droite, ne ressemblait pas encore à l’habit de la gravure : Daniel, en se regardant dans la glace, remarqua que son dos n’avait jamais paru si rond.
Il en détourna les yeux de désespoir, et murmura d’une voix étranglée : « Le col un peu plus dégagé, n’est-ce pas ? »
Ce à quoi répondit à peine, d’un petit signe de tête approbatif, l’arrogant mangeur d’épingles.
En sortant de chez le tailleur, Daniel était un peu rembruni. Mais il se dit qu’il y avait bien loin d’un habit essayé à un habit fini, et que l’aspect général changerait notablement, le jour où il aurait un pantalon noir assorti à la place du pantalon marron, fatigué du genou, qu’il avait gardé pour l’essayage.
Le soir du bal chez les Voraud, on apporta l’habit de cérémonie. Daniel se hâta de l’endosser, et le trouva bien différent de ses rêves. Le collet cachait encore le col de chemise, qui, lui-même, était un peu bas (ce qui, entre le chemisier et le tailleur, rendait bien difficile l’attribution des responsabilités). De plus, les pans et la taille étaient trop courts. Daniel, sans mot dire, se regardait dans la glace. Après les éloges de sa mère et l’enthousiasme de sa tante Amélie, il n’eut plus d’opinion. Il n’osa d’ailleurs pas avouer qu’il se sentait un peu gêné aux entournures.
Quand il fut prêt des pieds à la tête, serré au cou dans un col un peu étroit, avec le nœud tout fait de sa cravate blanche et des bottines qu’il avait prises très larges (c’était le seul moyen de faire cesser la torture des chaussures), il alla se montrer dans la salle à manger, où son père et son oncle terminaient une partie d’impériale. Il était près de dix heures et demie. Il fallait arriver chez les Voraud vers les onze heures. Daniel attachait une importance énorme à son entrée. Il ne s’était jamais rendu un compte exact de la place qu’il occupait dans le monde. Tantôt il pensait être le centre des préoccupations de l’assistance, tantôt il se considérait comme un être obscur et injustement négligé. Mais il ne concevait pas qu’il y pût produire une sensation médiocre.
Son père l’examina avec une indifférence affectée, tira sa montre et dit :
— Il faut te mettre en chemin. Tu prendras le petit tram, rue de Maubeuge, avec une correspondance pour Batignolles-Clichy-Odéon, qui te déposera sur la place du Théâtre-Français.
— Pourquoi ça ? dit l’oncle Émile. Il a bien plus d’avantages à prendre Chaussée du Maine-Gare du Nord ? Qu’est-ce que tu veux qu’il attende pour la correspondance ? Chaussée du Maine le mène rue de Rivoli.
— Trouvera-t-il de la place dans Chaussée du Maine ? dit M. Henry qui tenait à son idée.