Le départ pour Bernainvilliers avait été fixé au mercredi suivant. L’oncle Émile et la tante Amélie ne viendraient qu’une semaine après. On commanda, pour le mardi, une voiture de déménagement. Bien que le chalet Pilou fût meublé, Mme Henry emportait un certain nombre de meubles, sans lesquels elle ne se déplaçait pas. Car un vieux ménage n’est pas comme ces jeunes ménages, qui manquent de tout et ne sont pas organisés. Le ménage Henry s’était, en vieillissant, embarrassé d’habitudes impérieuses et encombré d’objets nécessaires.
Le mardi à onze heures, deux déménageurs, qui ressemblaient à des voleurs d’enfants, firent leur apparition dans l’appartement de la rue Lafayette. Le plus rassurant avait une veste de forçat et un bonnet rouge. La voiture partit le soir pour Bernainvilliers (48 kilomètres) où elle devait arriver le lendemain dans l’après-midi. La famille coucha, ce soir-là, sur ce qui restait de matelas. Les deux bonnes, Henriette et Lina, partirent le mercredi matin, de bonne heure, non sans être remontées deux fois pour prendre des objets oubliés, les clefs des malles, qu’elles cherchaient avec des cris effarés et des rires inutiles.
Le thème des opérations portait que le père de Daniel n’arriverait que vers six heures, après la fermeture du magasin. Daniel et sa mère trouvèrent, à trois heures, à la gare de Bernainvilliers, Berthe Voraud et Louise Loison, venues donner un coup de main à l’emménagement ; soi-disant, confia Louise à l’oreille de Daniel. La vérité vraie était que ça les amusait beaucoup d’aider Mme Henry.
Quand ils furent au tournant de la route, ils aperçurent à la hauteur du chalet Pilou la voiture de déménagement, et un canapé de salon, tout dépaysé, au milieu de la grande route. C’était un petit canapé, qu’on emmenait à chaque villégiature, parce que M. Henry l’avait choisi pour y faire sa sieste. Recouvert à neuf, habitué à vivre au milieu du luxe, sous un lustre de verre et à côté d’un piano, il devait subir, chaque année, dans la voiture, le compagnonnage de la planche à repasser et des ustensiles de cuisine.
Ils virent les voleurs d’enfants, courbés l’un sous un sommier, l’autre sous un panier de linge. On eût dit maintenant des cambrioleurs repentis, rapportant tristement leur butin dans la villa mise au pillage.
Daniel se trouva seul avec Berthe, plusieurs fois, pendant l’emménagement, une fois à la cuisine, une fois dans l’escalier, une autre fois au deuxième étage dans une chambre mansardée. Il ne l’embrassait plus que sur les lèvres. Parfois, cependant, comme il avait le souffle court et comme, ainsi que beaucoup de jeunes gens, il ne savait pas respirer en embrassant les dames, il relevait la tête dans un transport d’extase, et posait ensuite les lèvres sur le cou de sa bien-aimée, très doucement, pour reprendre haleine.
On rentra chez les Voraud vers sept heures, pour dîner. La présentation de M. Henry à la grand’mère de Berthe fut le signal d’une débauche d’érudition sur les alliances de la famille Henry avec d’autres familles que connaissait la famille Voraud.
En se mettant à table, Daniel s’aperçut, non sans une certaine inquiétude, que son père était, ce jour-là, en humeur de causer. Aussi engagea-t-il une conversation particulière, animée, avec Louise Loison, afin qu’il n’eût pas l’air de donner aux discours paternels l’ombre d’une approbation. Il se rassura cependant au milieu du dîner, quand il vit que M. Voraud riait franchement aux plaisanteries de M. Henry.
Vers neuf heures et demie, on parla de rentrer se coucher. Mais M. Henry pressé par le train, n’avait pas pris à Paris de journal du soir. M. Voraud lui proposa de l’accompagner jusqu’à la gare. La marchande était fermée à cette heure, mais sûrement l’employé aurait la clef des journaux. Mme Henry, très fatiguée, rentra directement avec Daniel.
Daniel avait dit à Berthe : « Je vais parler à maman de mes projets. » Il se donna un peu de répit, jusqu’au bec de gaz qui marquait le tournant de la route. Arrivé là, il décida qu’il parlerait certainement quand il arriverait à l’autre réverbère. Ce réverbère atteint, il estima que rien ne pressait et qu’il valait même mieux attendre une autre occasion. Il savourait à peine la joie de cet ajournement qu’une voix intérieure le rudoya : « Quand parleras-tu si tu n’oses pas maintenant ? » Il dit alors à sa mère, et le cœur battant un peu :