En entrant au bal, et en apercevant le buffet, Daniel s’était dit : Je vais étonner le monde par ma sobriété. (A ce moment-là, il n’avait encore ni faim ni soif. Et puis il se méfiait du café glacé et du champagne, à cause de ses intestins délicats.)
Le quadrille fini, il conduisit au buffet sa danseuse, persistant dans son rôle de généreux chevalier et lui offrant à l’envi toutes ces consommations gratuites, en se donnant ainsi une contenance pour s’en régaler lui-même. Mais le destin lui était néfaste. Précisément, à l’instant où il se trouve là, arrive Mme Voraud. Daniel se sent rougir, comme si elle devait penser, en le voyant, qu’il n’a pas quitté de toute la soirée la table aux consommations. Pour comble de malheur, il éprouve mille peines à donner la main à cette dame, car il se trouve tenir à la fois un sandwich et un verre de champagne. Il finit par lui tendre des doigts un peu mouillés et reste affligé, pendant une demi-heure, à l’idée que sans doute il lui a taché son gant.
III
COUP DE FOUDRE
Daniel était venu à ce bal avec l’idée qu’une chose définitive allait se passer dans sa vie. Il ne se déplaçait d’ailleurs qu’à cette condition.
Ou bien il allait être prié de réciter des vers et les réciterait de telle façon qu’il enfiévrerait la foule.
Ou bien il rencontrerait l’âme sœur, l’élue à qui il appartiendrait pour la vie et qui lui vouerait un grand amour.
A vrai dire, cette femme-là n’était pas une inconnue. Elle était toujours déterminée, mais ce n’était pas toujours la même. Elle changeait selon les circonstances. Il y avait une sorte de roulement sur une liste de trois jeunes personnes.
Ces trois demoiselles étaient Berthe Voraud, une blonde svelte, d’un joli visage un peu boudeur ; Romana Stuttgard, une grande brune ; enfin, la petite Saül, maigre et un peu aigre. Daniel avait joué avec elle étant tout petit, et ça l’inquiétait un peu et le troublait de penser que cette petite fille était devenue une femme.
D’ailleurs il n’avait jamais dit un mot révélateur de ses pensées à aucune de ces trois élues, qui lui composaient une sorte de harem imaginaire. Aucune d’elles ne lui avait fourni la moindre marque d’inclination.
Chacune avait sa spécialité.