« Il faut que vous disiez quelque chose d’aimable à maman, dit Berthe. Elle a été très bonne, hier soir. Elle m’a demandé si je vous aimais. Je me suis mise à pleurer et je lui ai dit que oui. Elle m’a dit alors une chose qui m’a fait bien plaisir : c’est qu’elle vous trouvait très gentil. »

Il fut décidé que Daniel serrerait très longuement la main de Mme Voraud et qu’il lui dirait : « Merci, madame. » Ce programme fut exécuté en conscience ; Daniel broya dans un étau les doigts fins et les bagues de Mme Voraud ; ce qui lui arracha un petit cri. Daniel fut si confus qu’il sentit qu’il s’excuserait maladroitement et ne s’excusa pas.

Il fut très heureux pendant quelques jours. Le grade de fiancé a été assez longtemps glorifié par la chromolithographie, pour donner au moins une semaine de joie attendrie et vaniteuse au nouveau promu.

Un après-midi, Louise prit Daniel à part, et lui dit :

— Berthe voudrait vous demander quelque chose ; mais c’est une imbécile, elle n’ose pas. Je lui ai bien dit qu’elle n’avait pas besoin de se gêner avec vous. Elle voudrait que vous lui donniez tout de suite sa bague de fiançailles. Vous comprenez : c’est très agréable pour une jeune fille de montrer qu’elle est fiancée. Quand on va chez le pâtissier, et qu’on se dégante pour prendre un gâteau, les demoiselles de magasin disent entre elles : « Voilà une jeune fille qui est fiancée. » Parce que les jeunes filles qui ne sont pas fiancées ne portent généralement pas de bagues en brillants.

— Mais oui, dit Daniel, mais oui. Berthe est une méchante de ne m’avoir pas dit ça plus tôt. Ou plutôt c’est moi qui ai tort de n’y avoir pas songé… Je croyais qu’on ne donnait la bague qu’après la fête des fiançailles.

— Oui, dit Louise, c’est l’usage. Mais Berthe est une enfant. Elle voudrait avoir sa bague tout de suite.

Daniel, un peu gêné pour parler de la chose à ses parents, imagina de leur proposer une combinaison. Il abandonnerait ses trois cents francs d’économie et s’engagerait à se contenter de vingt francs pendant encore trente-cinq semaines, pour arriver à un total de mille francs, nécessaire, selon lui, à l’achat d’une jolie bague.

Mais son père était de bonne humeur, et il ne rencontra pas les résistances qu’il craignait. M. Henry refusa même noblement son concours.

— Ça n’est pas, ajouta-t-il, à trois jours près. Maman va chercher une occasion. Et quand elle aura trouvé quelque chose de joli, elle l’achètera. Qu’elle y mette le prix qu’il faudra.