Je t'en conjure, Lorenzo, n'insiste pas davantage; je suis décidé à ne point m'éloigner de mes montagnes. Il est vrai que j'avais promis à ma mère de me réfugier dans quelque autre pays, mais je n'en ai pas eu le cœur; elle me pardonnera, je l'espère. D'ailleurs, la vie mérite-t-elle d'être conservée, dans l'avilissement et dans l'exil?... Ah! combien de nos concitoyens gémiront repentants et éloignés de leurs maisons!... Et pourquoi?... Que pouvons-nous attendre, si ce n'est l'indigence, le mépris, ou tout au plus cette courte et stérile compassion que les nations barbares offrent à l'étranger fugitif? Mais où chercherai-je un asile? En Italie?... terre prostituée, toujours prête à subir le joug du vainqueur! et pourrais-je avoir sans cesse devant les yeux ces hommes qui m'ont dépouillé, raillé, vendu, et ne pas pleurer de colère? Dévastateurs des peuples, ils se servent de la liberté comme les papes se servaient des croisades... Oh! que de fois, désespérant de me venger, j'ai voulu m'enfoncer un couteau dans le cœur, pour verser tout mon sang au milieu des derniers gémissements de ma patrie!

Et ces autres!... ils ont mis à prix notre servitude;... ils ont racheté au poids de l'or ce qu'ils avaient stupidement et lâchement perdu par les armes... Tiens, Lorenzo, je ressemble à un de ces malheureux qui, tombés en léthargie, ont été enterrés vivants; et qui tout à coup, revenant à eux, se trouvent au milieu des ténèbres et des ossements, certains de vivre, mais désespérant de revoir jamais la douce lumière de la vie, et contraints de mourir au milieu des blasphèmes et de la faim!... Eh! pourquoi nous laisser entrevoir et toucher la liberté, pour nous la retirer ensuite, et d'une manière aussi infâme?...

16 octobre.

Pour le moment, n'en parlons plus: la bourrasque paraît calmée. Si le péril revient, je tâcherai de m'y soustraire par tous les moyens possibles: du reste, je vis tranquille, tranquille autant que je puis l'être... Je ne vois personne au monde, et je suis toujours errant par la campagne; mais, à te dire le vrai, je pense et je me ronge... Envoie-moi quelques livres.

Que fait Laurette?... Pauvre enfant! je l'ai laissée hors d'elle-même... Belle et jeune encore, elle a pourtant déjà l'esprit malade et le cœur malheureux. Je n'ai jamais eu d'amour pour elle; mais, soit compassion, soit reconnaissance de ce qu'elle m'avait choisi pour la consoler et pour verser son âme, ses erreurs et ses peines dans mon sein... Je crois vraiment que j'en aurais fait volontiers la compagne de toute ma vie; le sort ne l'a point voulu... Peut-être est-ce pour notre bonheur à tous deux... Elle aimait Eugène, et il est mort entre ses bras. Son père et ses frères ont été forcés de s'expatrier... Et, maintenant, cette pauvre famille, privée de tout secours humain, vit... Dieu sait comment... de larmes. O liberté! voilà encore de tes victimes... Sais-tu, Lorenzo, qu'en t'écrivant je pleure comme un enfant?... Hélas! j'ai presque toujours vécu avec des misérables, et le peu de fois que j'ai rencontré un homme de bien, j'ai eu à pleurer sur lui... Adieu! adieu!...

18 octobre.

Michel m'a remis Plutarque, et je t'en remercie; il m'a dit que, par une autre occasion, tu m'enverrais quelque autre livre; pour le moment, je n'en ai pas besoin. Avec le divin Plutarque, je pourrai me consoler des crimes et des malheurs de l'humanité en tournant les yeux sur cette petite quantité d'hommes illustres qui, comme les élus du genre humain, ont survécu à tant de siècles et à tant de nations. Je crains bien cependant qu'en les dépouillant de leur magnificence historique et du voile respectueux qui couvre l'antiquité, je n'aie décidément à me louer ni des anciens, ni des modernes, ni de moi-même plus que des autres... Race humaine!

23 octobre.

S'il m'est permis d'espérer la paix, je l'ai trouvée, Lorenzo. Le curé, le médecin et tous les obscurs mortels de ce petit coin de terre, jusqu'aux enfants, me connaissent et m'aiment: ils m'entourent, aussitôt qu'ils me voient paraître, comme une bête sauvage, mais noble et généreuse, qu'ils voudraient apprivoiser; quant à présent, je les laisse faire... je n'ai pas eu assez à me louer des hommes, pour m'y fier ainsi au premier abord... Mais c'est que mener la vie d'un tyran qui frémit et tremble d'être frappé à chaque minute, c'est agoniser dans une mort lente et ignominieuse. Souvent, à midi, je m'assieds au milieu d'eux, sous le platane de l'église, et je leur lis la vie de Lycurgue ou de Timoléon; dimanche dernier, ils s'étaient rassemblés en foule autour de moi, et, quoiqu'ils ne comprissent pas parfaitement ce que je leur lisais, ils m'écoutaient debout et la bouche béante; je crois que le désir de savoir et de redire l'histoire des temps passés est fils de notre amour-propre, qui voudrait se faire illusion sur la durée de la vie en l'unissant aux choses et aux hommes qui ne sont plus, et en les rendant pour ainsi dire notre propriété; l'imagination se complaît à posséder un autre univers et à s'élancer dans l'espace des siècles; avec quelle passion un vieux laboureur me racontait, ce matin, l'histoire des curés qu'il avait connus dans sa jeunesse, les ravages d'une tempête arrivée il y a trente-sept ans, les dates des temps d'abondance et de disette, s'interrompant à tout moment, reprenant son récit pour s'interrompre de nouveau, en accusant sa mémoire d'infidélité! C'est ainsi que je parviens à oublier que j'existe encore.

M. T***, que tu as connu à Padoue, est venu me voir; il m'a dit que souvent tu lui avais parlé de moi, et qu'il en était encore question dans la dernière lettre que tu lui as écrite avant-hier. Il s'est aussi retiré à la campagne pour éviter les premières fureurs du peuple, quoique, à te dire le vrai, je croie qu'il ne s'est pas beaucoup mêlé des affaires publiques. J'avais entendu parler de lui comme d'un homme d'un esprit cultivé et d'une probité suprême, qualités qu'on redoutait autrefois, mais qu'aujourd'hui l'on ne possède point impunément. Il a les manières affables, la physionomie ouverte, et parle avec le cœur. Il était accompagné d'un individu que je crois le fiancé de sa fille; c'est peut-être un brave et bon jeune homme; mais sa figure ne dit pas grand'chose.—Bonne nuit.