Cependant, l'Ecclésiaste professe : J'ai trouvé que rien n'est meilleur pour l'homme que se réjouir de son œuvre. C'est pourquoi je dis avec Salomon, à ma particulière : Tu vulnéras mon cœur, sœur mienne! épouse mienne! tu vulnéras mon cœur pour un cheveu de ton cou! Ah! combien sont tes mamelles duisantes, mienne sœur! épouse mienne! tes mamelles sont plus douces que le vin, etc. Par les Dieux! il est grandement suave d'aimer le cotillon, d'après le carme du poète Samuel : Apprends, bon clerc, à choyer les pucelles, pour ce qu'elles savent offrir de doux baisers, amignottant la jouvence fleurie. Puisque l'amour est charité, que Dieu est charité, l'amour ne saurait être une mauvaise chose. Résolvez-moi cet argument!

Salomon dit encore : Quand l'homme aura donné toute la substance de son domaine à cause de la dilection, il regardera comme rien cette richesse.

Mais passons et venons à autre chose.

Vous me sollicitez de vous apprendre quelques nouvelles. Sachez donc que l'on s'est amusé ferme ici, pendant le carnaval. Nous avons eu une joute de lance. Le Prince lui-même a fait de la haute école sur la place publique. Il montait un andalou couvert d'un caparaçon de soie peinte où l'on voyait une femme en grand habit, et, séant auprès d'elle, un jeune homme aux cheveux crépelés qui jouait de l'orgue suivant le mot du Psalmiste : Que les damoiseaux et les érigones, les cadets et les vieillards, exaltent le nom du Seigneur! Et quand le Prince entra dans la ville, ce fut avec une procession grande que l'Université l'intronisa. Les bourgeois brassèrent une cervoise copieuse ; ils offrirent des nourritures de choix et régalèrent de leur mieux le Prince avec les courtisans. Le bal vint ensuite ; je me nichai dans une fenêtre d'où je ne perdis pas un coup d'œil. Je n'en sais pas davantage, sinon que je souhaite pour Votre Grâce tous les bonheurs ; portez-vous bien dans le Très-Haut.

De Leipzig.

XIV

MAITRE JOANNES KRABACIUS DONNE LE BONJOUR A MAITRE ORTUINUS GRATIUS

Excellente personne, selon que je fus, il y a deux ans, à Cologne, dans votre compagnie, et que vous m'intimâtes qu'il fallait que je vous écrivisse de quelque lieu que je me trouvasse, je vous notifie que j'ai appris la mort d'un théologien excellentissime, nuncupé notre Maître Heckman de Franconie. Ce fut un homme d'importance. De mon temps, recteur à Nuremberg, il fut l'ennemi de tous les poètes séculiers. C'était un homme zélé, qui célébrait la messe pour son plaisir. Quand il tint le rectorat de Vienne, il garda les Suppôts dans une grande rigueur. Une fois, vint un compagnon de Moravie qui doit être poète, car il écrivait des mètres, et qui voulut professer l'art de la Métrique, combien qu'il ne fût pas diplômé. Alors, notre Maître Heckman défendit son cours ; mais, lui, fut si outrecuidé qu'il ne voulut pas tenir compte de l'ordonnance. Le recteur, pour le coup, interdit aux Suppôts de fréquenter ses leçons. Ensuite de quoi ce ribaud vint trouver le recteur, lui tint des propos superbes et se mit à le tutoyer. Aussitôt le recteur envoya chercher les valets de ville et voulut incarcérer notre homme, à cause que c'était un énorme scandale qu'un simple compagnon eût le front de tutoyer un recteur d'Université qui est notre Maître. Avec cela, j'ai ouï dire que ce compagnon n'est Bachelier, ni Maître, ni en aucune façon qualifié ou gradué, qu'il pérégrine comme un guerrier qui s'en va-t-en guerre, qu'il porte un grand chapeau ; en outre, un long poignard à son côté. Mais, pardieu! on l'eût bel et bien incarcéré, n'étaient les répondants qu'il connaissait en ville.

Quant à moi, je m'afflige beaucoup s'il est vrai qu'un tel homme soit défunt. Il m'a fait beaucoup de bien lorsque j'étais à Vienne ; c'est pourquoi j'ai composé l'épitaphe que voici :

Qui gît dans ce tombeau fut ennemi des poètes