Alors, parbleu! je fus grandement irrité d'ouïr ces mauvais propos : « Vous avez tort, dis-je au médisant, de proférer ces choses. Étant même posé le cas de leur bien-fondé, votre devoir serait encore de les passer sous silence. Car il pourrait bien advenir que tous les Prêcheurs fussent égorgés en une heure, à l'instar des Templiers, si le public était informé de ces cochonneries. » A quoi il riposta : « J'en sais encore tant que je ne les pourrais coucher en écrit sur vingt arcus de grand papier. » — « Pourquoi, repris-je, imputer à tous les Prêcheurs des actes que, cependant tous n'ont pas commis? S'il en est à Mayence, à Augsbourg, à Strasbourg que vous traitez justement de saligauds, on en peut voir ailleurs d'une éclatante probité. » Mais lui : « Comment, dit-il, pensez-vous me confondre? Sans doute vous êtes fils de Prêcheurs. Peut-être que vous-même fûtes Prêcheur aussi : noncupez-moi un seul cloître où soient des Prêcheurs honnêtes gens? » — « Qu'ont fait ceux de Francfort? » demandai-je. « L'ignorez-vous? dit-il. Ils ont chez eux un principal du nom de Wigandus. C'est la tête des iniquités. C'est lui qui machina cette hérésie à Berne, lui qui fit un libelle sur Wuesalius, libelle que, par la suite, à Heidelberg, il a cassé, révoqué, annulé et extirpé ; lui enfin qui composa un autre volume, Die Sturmglock, mais qui, n'ayant pas l'audace de le publier sous son nom, délégua Johannes Pffefferkorn à la signature, lui promettant la moitié des droits d'auteur. Bonne spéculation et dont, à coup sûr, il a lieu d'être satisfait! Il n'ignore pas que Johannes Pffefferkorn se fout du tiers comme du quart et ne se soucie pas davantage de sa réputation, quoiqu'il soit appâté par l'espoir du lucre, d'après la coutume en vigueur chez tous les Juifs. »
Quand je me suis aperçu que la galerie était pour mon adversaire et non pour moi, j'ai fait la retraite, mais dans une ire inexprimable qu'il n'ait pas été seul, car j'eusse voulu poser le diable à ses côtés. Portez-vous bien.
Donné à Strasbourg, la férie quatrième après la fête de Saint Bernardus, an 1516.
XLIX
LETTRE DE CERTAIN DÉVOT ET MÊME INTRÉPIDE FRÈRE DE L'ORDRE SAINT AUTANT QU'IMPOLLU, C'EST-A-DIRE DU SURHUMAIN AUGUSTINUS, TOUCHANT LES MAUVAISES NOUVEAUTÉS DERNIÈREMENT SURVENUES A COLMAR.
(L'IRE DIVINE EST SUR NOUS, PROCH! BON DIEU!)
L'HUMBLE FRÈRE JOANNES DE TOLÈDE AU RÉVÉREND PÈRE, FRÈRE RICHARDUS DE KALBERSTAD, DOM VÉRITABLEMENT PRÉDESTINÉ, OFFRE DE MULTIPLES SALUTATIONS.
Je ne saurais, mon très cher Frère, sans épines intérieures et sans navrure d'âme, vous tenir secrets les événements surgis et advenus depuis peu dans cette ville, pour notre saint Ordre et pour nous.
Nous possédons au couvent un Frère que vous connaissez, homme remarquable, utile au monastère et à toute la communauté, à cause qu'il chante au chœur d'une voix d'ophicléide et touche de l'orgue supérieurement.
Naguère, il parla et pérora devant une belle dame fautrice de l'Ordre (ou qui, du moins, le fut jadis, car elle apostasia par la suite et devint une maligne bête) ; il lui tint de si beaux discours qu'elle vint le rejoindre au monastère où elle passa trois nuits. Alors, deux ou trois Frères lui rendirent visite qui furent tous de belle humeur et s'amusèrent à la cochonner un peu. Comme dans la fête de Codrus, ils batifolèrent entre ses jambes drument et fréquemment. Quand ce fut le jour de retourner chez soi, le Père lui dit : « Viens, je veux t'emmener au dehors, afin que nul ne te voie. » Elle répondit : « Donne-moi d'abord mon salaire, pour toi et pour les autres qui m'ont grimpé dessus. » — « Je ne peux, répliqua-t-il, donner pour autrui. » Il y avait ce jour-là, au chœur, un office plénier dont lui-même était l'officiant. Donc, force lui fut d'aller au chœur pour entamer et conclure les matines. La chose faite, retourna vers la pécore en aube et en dalmatique, lui fit sur la poitrine de mauvaises manières, se divertit avec ses mamelles et prit quelque plaisir dans son giron ; enfin l'amignarda si soëvement qu'il ne prévoyait de sa part aucunes représailles. Cependant le marguillier sonna pour le chœur. Lui de se précipiter en aube et sans ses braies, afin d'assister aux choses divines. Quand il regagna sa cellule, ne voilà-t-il pas que la mauvaise chienne s'était donné de l'escampette, emportant avec elle un froc tout neuf, plus sa cuculle de panne noire! Au logis arrivée, elle s'empressa de le tailler en morceaux ne craignant pas d'encourir la peine d'excommunication pour avoir mis en pièces un habit consacré. Ainsi fut accomplie en réalité cette parole : Ils se sont imparti mes vêtements. Certains Pères zélés ajoutent même que sa mauvaise bête a dû trouver quatorze couronnes dans le lyripipion de la cuculle, ce qui serait, heuh! proch! douleur! un dam fort onéreux ; mais les uns le croient et d'autres n'en font que rire.