Toute la nuit on entendit les trompettes et les tambours, et le lendemain on continua les courses de la manière qu'elles avoient esté commencées. Zizimi, les quatre juges et les dames occupant toujours les échaffaux. Ce prince témoigna qu'il seroit bien aise d'être auprès de Philippine, en effet, il s'y mit, et il lui parla longtemps avec assez de facilité. On peut juger qu'il n'oublia pas son amour, et que tant de beaux coups qui se firent dans cette journée n'eurent pas toute son attention. Il ne prit pas garde que des douze qui coururent les premiers, il y en eut cinq de son party qui furent abattus, que des autres douze des jouxtes furent égales, et que des douze qui suivirent, deux des tenans et un des assaillans allèrent mordre la poussière.
Les juges s'approchèrent du Sultan pour avoir son avis, et scavoir quel de tous les chevaliers méritoit le prix qu'il avoit destiné au vainqueur. Je ne sçay, repartit-il; et ceux qui sont demeurez à cheval et ceux qui ont esté abattus m'ont paru si vaillans, que je ne veux pas me déterminer là dessus. Mais si vous le trouvez à propos, faisons faire demain de petits combats à l'épée émoussée par ceux qui sont restés à cheval, et celuy qui fera des exploits de plus grande valeur, obtiendra le prix que la belle Sassenage luy donnera. On s'accorda à cette proposition, et l'on la publia parmy tous les chevaliers. Apparemment ceux qui avaient esté abattus n'y prirent pas plaisir, mais aussy la joye des autres fut extrême.
Le lendemain, les vainqueurs vinrent dans la place en forme d'escadron. Tous avec un désir égal d'obtenir le prix plutôt pour leur propre gloire que pour aucune considération du présent de Zizimi. Bressieu, Saint-Quentin et Monteson brulaient d'impatience d'en venir aux mains, afin de pouvoir estre récompensez de celles de la belle Sassenage. Ainsi l'amour et l'honneur les animoient tous puissamment. Les barrières estant ouvertes, ils firent voir leurs espées nues, et on entendit un moment après mille chamaillis. Comme cette sorte de combats ne pouvaient pas permettre à ces chevaliers de se renverser les uns les autres, ny de donner aucune marque certaine d'avoir vaincu, Zizimi, les juges et les spectateurs ne purent connoistre qui méritoit mieux le prix et l'on fut fort en peine qui de tant de braves combattants, devoit estre déclaré vainqueur. On estoit donc dans cette incertitude, lorsque Philippine parla bas au Sultan, et le Sultan pour témoigner qu'il approuvoit ce qu'elle luy avoit dit, en fit le rapport aux juges qui y consentirent, et dès lors le Seigneur de Montchenu ayant esté appelé par un hérault, la belle Sassenage luy donna la boëtte de diamants préparée pour le vainqueur. On vit bien que Montchenu l'avoit obtenue à cause que la feste se faisoit pour ses nopces, et quoiqu'il y en eust d'autres dont la valeur étoit aussi bien connue que la sienne, et qui en avoient donné des preuves assez convainquantes, néanmoins il n'y eut pas un qui en murmurast ny qui témoignast d'en estre fâché. Comme Montchenu eut receu ce beau présent, il alla le présenter à sa maîtresse qui le receut comme venant d'une personne qui lui estoit très chère.
Le jour qui suivit les jouxtes fut celuy de ses nopces et après avoir disné magnifiquement dans Romans, où le prince se trouva, Montchenu amena sa femme en son château de Montchenu où il fut suivi d'une partie des chevaliers qui avaient combattu.
Zizimi fut convié d'y aller; mais ayant appris que Philippine retournoit dans le Royanois, il ne voulut point la quitter. Comme il l'eut ramenée à la Bastie, il retourna à Rochechinard avec Barachim.
NOTES
A.--GUY ALLARD, né à Grenoble le 16 septembre 1635. Il fut avocat au Parlement et secrétaire de la commission instituée pour la recherche des usurpateurs des titres de noblesse, fonctions qui lui mirent entre les mains une quantité considérable de documents dont il se servit plus tard pour écrire sur le Dauphiné et la noblesse de cette province des ouvrages nombreux et érudits, mais dans lesquels malheureusement le besoin de plaire aux hommes puissants a altéré trop souvent la vérité. Il est mort le 24 décembre 1716, étant doyen des avocats du Parlement.
B.--ZIZIM (Djem), fils de Mahomet II, empereur des Turcs, et frère puîné de Bajazet. Il disputa l'empire à son frère et ayant été complètement vaincu près du mont Taurus, il se réfugia à Rhodes ou il arriva le 24 juillet 1482. Le grand maître de l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem le reçut avec magnificence, mais traita secrètement avec Bajazet à qui, moyennant une rente annuelle de 45,000 ducats, il promit d'empêcher Zizim de rien entreprendre. Il envoya bientôt en Europe ce malheureux prince qui, sur un vaisseau de l'Ordre et sous la conduite du commandeur Charles Alleman [93], vint avec une suite nombreuse débarquer à Gênes où il resta quatre mois. Il fut ensuite conduit à Lyon où il rencontra le roi de France Louis XI, puis à Saint-Jean-de-Maurienne, à Chambéry, à Rumillie où se trouvait une commanderie de l'Ordre. Charles Alleman craignant de sourdes intrigues, fit désarmer vingt-neuf seigneurs de la suite de son illustre captif qu'il conduisit, le 26 juin 1483, à Poët-Laval dont il était le commandeur, enfin au château de Rochechinard [94] qui appartenait à son neveu Barachin-Alleman. Peu après son arrivée, le prince ottoman reçut la visite de seigneurs du voisinage. C'étaient: le baron de Sassenage, le seigneur de la Baume, Jean Vallin, Antoine Copier, Antoine Vehyer, François Auberjon, Humbert Colonel, Pierre Lauberge, Aynard de Villars, Jean de Flandène, Aymar de Bologne, François de Langon, Claude Servient et Ennemond Yseran.
Zizim eut dans ce séjour toute la liberté qu'il désirait, et dans ses courses il fit la connaissance de Philippine de Sassenage dont il devint éperdument amoureux à ce point de demander sa main et d'offrir de se faire chrétien. Mais peu de temps après, au mois d'octobre 1484, il fut conduit à Bourganeuf en Auvergne, par Merlo de Piozazo, prieur de Lombardie, Guy de Rochefort, commandeur de Monterolz, et le chevalier Guillaume de Rochechinard, députés par le Grand maître de l'Ordre auprès de Zizim. Le baron du Bouchage et Barachin Alleman tinrent à accompagner ce prince, mais le quittèrent bientôt après. Quoique réclamé par le pape Innocent VIII, les choses traînèrent en longueur et ce n'est que par lettres patentes du 3 février 1488 que le baron du Bouchage fut autorisé à conduire le prince ottoman à Rome où il fut reçu avec les plus grands honneurs: le pape lui fit faire une entrée magnifique. Mais plus tard, par ordre du pape Alexandre VI, [95] il fut enfermé dans le château Saint-Ange où il demeura longtemps prisonnier. Le roi Charles VIII étant entré en Italie, le demanda au pape qui le lui envoya; mais cet infortuné sultan mourut peu après à Capoue d'une maladie d'entrailles assez violente pour faire supposer qu'il avait été empoisonné: crime qui, dit-on, fut payé 200,000 ducats par Bajazet. Les deux fils que Zizim avait laissés en Caramanie périrent avec toute sa famille par ordre de l'empereur des Turcs.
C.--PHILIPPINE DE SASSENAGE, surnommée Hélène, à cause de sa merveilleuse beauté, était la reine d'un essaim d'autres beautés au nombre desquelles figuraient ses trois jeunes soeurs: Françoise, qui épousa Jean Robe, seigneur de Miribel, Huguette et Isabeau. «Elle avait un visage à demi ovale une petite bouche, des yeux bien fendus, noirs et remplis d'esprit, une physionomie heureuse et un caractère surprenant.» Elle n'avait alors que seize ans et sortait du monastère de Saint-Just où elle avait été élevée. À son retour au château de la Bâtie en Royans qu'habitait sa famille, elle eut une foule d'adorateurs parmi lesquels Saint-Quentin, le baron de Bressieu, Philibert de Clermont, le jeune d'Hostun, la seigneur de Claveyson, celui de Murinais et plusieurs autres. Le prince Zizim, qui était alors interné au château de Rochechinard, vint bientôt augmenter ce nombre et mettre aux pieds de la belle Philippine sa fierté ottomane.