A cette réflexion on en joint encore une autre qui se présente d'elle-même. Les ânes sont des animaux naturellement doux & pacifiques: on ne les a jamais mis au nombre des bêtes nuisibles & dangereuses. Mais en même-tems personne n'ignore que, dans la position où étoit celui de Feron, ils deviennent furieux, & qu'on ne peut s'exposer à les frapper sans commettre la derniere imprudence: cependant c'est précisément ce tems que la femme Leclerc a choisi pour assouvir sa colere; elle a été mordue; à qui en doit-elle imputer la faute, si ce n'est à elle-même?

Le sentiment de Domat[ [11] est décisif, lorsqu'il dit d'après les loix[ [12]: Si un chien, ou un autre animal ne mord, ou ne fait d'autre dommage, que parce qu'il a été effarouché ou agacé, celui qui aura donné sujet au mal arrivé, en sera tenu; & si c'est le même qui l'a souffert, il doit se l'imputer. La femme Leclerc ne s'est pas contentée d'agacer l'âne de Feron, elle l'a presqu'assommé à coups de bâton. Son mari a donc mauvaise grace de former une demande aussi déplacée: Si instigatu alterius fera damnum dederit, cessabit haec actio[ [13].

Plus l'on réfléchit sur la conduite de la femme Leclerc en cette occasion, moins on peut en démêler les motifs. Ou elle vouloit profiter des attraits passagers de sa bourrique, pour se procurer gratuitement l'âne de Feron, ou elle ne vouloit que s'amuser de cette rencontre. Dans le premier cas, la morsure dont elle se plaint seroit une punition du larcin qu'elle vouloit commettre; & dans le second, elle n'auroit point dû frapper le baudet, pour avoir mis fin à une aventure amoureuse qu'elle avoit favorisée dans son principe.

Pierre Leclerc ne peut pas dire que sa femme n'a point frappé l'âne flagranti delicto, car ce fait seroit démenti par les témoins qui composent son enquête: ils disent en termes précis avoir vu passer la dame Leclerc montée sur une ânesse suivie d'un âne, auquel ladite femme Leclerc DONNOIT DES COUPS DE BATON pour le faire en aller; que l'âne monta sur ladite ânesse, & la femme Leclerc LUI DONNANT ENCORE DES COUPS DE BATON pour le faire ôter, ledit âne la mordit au bras. Ainsi nul doute que la femme Leclerc n'ait frappé l'âne de Feron: il s'est vengé; rien de plus naturel. Cette seule circonstance est donc suffisante pour faire rejetter la prétention du Demandeur.

Mais il y a plus: qui est-ce qui a engagé l'âne à casser son licou pour suivre la femme Leclerc jusqu'aux Gobelins? c'est l'ânesse: la femme Leclerc ne pouvoir ignorer l'état de sa bourrique: elle ne devoit donc s'en servir qu'avec les précautions que sa situation exigeoit; ne les ayant point prises, elle est dans le cas de la loi, Si quadrupes pauperiem fecisse dicatur, qui s'exprime ainsi au § 8; & si alia quadrupes aliam concitavit, ut damnum daret, ejus quæ concitavit nomine agendum erit: c'est la bourrique de la femme Leclerc qui a excité la poursuite de l'âne, la femme Leclerc doit donc être tenue des suites qu'elle a eu.

Quant au second chef des conclusions de Leclerc, il n'est pas plus réfléchi que le premier: il demande 20 sous par jour, pour la nourriture d'un âne qu'il a gardé chez lui de son autorité privée, depuis le premier Juillet jusqu'au premier Septembre, & dont il se servoit tous les jours pour aller au marché; en sorte que c'est à une somme de 60 livres qu'il a fixé les deux mois de nourriture du baudet.

Quoique cette pension qui excede du double la valeur de l'âne soit un peu chere; comme Feron n'en peut être tenu, il ne s'amusera pas à en contester le prix; il se contentera d'observer que la femme Leclerc s'étant attirée la morsure qui fait la matiere de la cause, elle n'étoit pas en droit de garder chez elle l'âne qui la lui avoit faite; si elle l'a nourri, c'étoit pour qu'il fût en état de faire les pénibles corvées auxquelles elle l'employoit journellement: ainsi cette seconde demande tombe de plein droit avec la premiere.

Mais il n'en est pas de même de celle que Feron a formée pour l'indue détention de son âne; le préjudice que la privation de cet animal lui a causé est sensible. Il a été obligé pendant deux mois de louer un cheval pour les affaires de son commerce; ce qui l'a jetté dans une dépense au-dessus de ses forces: c'est Leclerc qui la lui a occasionnée; n'est-il pas juste qu'il l'en dédommage?

D'après ce léger examen de la cause, le Défendeur n'a-t-il pas tout lieu d'espérer que la Cour n'adoptera pas une prétention aussi mal fondée que celle du Demandeur, qui tend à rendre Feron responsable de l'imprudence que la femme Leclerc a commise, en frappant un animal, qui, loin de lui faire tort, travailloit au contraire à augmenter son ménage. Signé, FERON.

Certificat du sieur Nepveux, Marchand Epicier, à la boutique duquel l'âne étoit attaché.