Ils s'avancent donc et leur stupeur redouble. Cette jeune fille est bien un esprit, car quel mortel peut jamais opérer de si grands miracles par le secours de la magie.
Tsieou avait allumé du feu et brûlait des parfums choisis pour remercier le ciel; pendant qu'il se prosternait humblement, ses deux amis lui dirent: L'ardente affection que vous avez toujours témoignée aux fleurs est ce qui a déterminé les immortels à descendre vers vous. Si demain on faisait en sorte que les mauvais sujets de la compagnie de Tchang-Oey, informés de ce qui s'est passé, vinssent ici, ils en mourraient de honte! Non, non, répartit le vieillard, ces gens-là sont comme des chiens hargneux, qu'il faut fuir du plus loin qu'on les voit; à quel propos les attirer encore ici? Et les deux voisins trouvèrent qu'il avait grandement raison.
Dans l'excès de sa joie, Tsieou-Sien fit chauffer de nouveau le vin qu'il avait apporté, et retint près de lui ses deux amis, qui, après avoir joui du spectacle des fleurs jusqu'au soir, s'en retournèrent au village, racontant l'événement du jour. Tout le monde en fut promptement informé, et le lendemain bien des gens avaient envie de venir voir, mais ils craignaient de ne pas obtenir la permission d'entrer; car ils ignoraient que Tsieou était un homme d'un sens profond. S'étant vu ainsi favorisé des immortels, sa pensée prit son vol au-dessus des choses de la terre. Assis pendant toute la nuit à côté de ses pivoines, il repassa plusieurs fois dans son souvenir l'aventure de Tchang-Oey, et son esprit ayant été soudainement éclairé, il se dit: Je gardais toutes ces choses renfermées dans mon sein, je les couvais des yeux depuis bien des années; c'est là sans doute ce qui a attiré sur elles ce malheur arrivé du dehors. Mais si les immortels les protègent, eux dont le pouvoir est immense, sans bornes, il n'y a plus de motifs pour fermer ma porte. Et dès le lendemain matin il l'ouvrit à deux battants.
Ceux qui étaient déjà venus pour savoir quelque nouvelle, trouvèrent le vieillard assis devant ses fleurs; et ils furent accueillis par lui avec ces paroles: Entrez, Messieurs, entrez, venez voir, mais gardez-vous de toucher à rien. Ceux-ci se hâtèrent de faire connaître partout les bonnes dispositions de Tsieou, et les habitants du village, hommes et femmes, se rendirent tous jusqu'au dernier dans son enclos.
Mais nous les laisserons se promener, et nous reviendrons à Tchang-Oey, qui le lendemain, voyant ses amis assemblés, leur dit: Hier ce vieux brigand m'a culbuté, est-ce un affront qu'on oublie si vite? il faut retourner à l'instant, exiger de lui ce jardin; s'il refuse, je laisserai quelques valets qui arracheront fleurs et arbustes, et en feront un grand feu: ma colère pourra ainsi être satisfaite. Etant votre si proche voisin, répondirent les jeunes gens, il n osera faire des difficultés; seulement, au lieu de briser hier toutes les fleurs, il fallait en laisser quelques-unes, et dans deux ou trois jours, nous n'eussions pas manqué de revenir. Si vous le prenez ainsi, reprit le jeune seigneur, l'an prochain aussi il y en aura d'autres; partons donc de suite, afin qu'il n'ait pas le temps de se revoir. Et toute la troupe se mit en marche.
Mais dès la porte de la ferme, ils entendirent raconter le prodige opéré dans l'enclos, l'apparition de la jeune immortelle, la résurrection des plantes. Tchang-Oey n'en croyait pas un mot. Vraiment, disait-il, ce vieux scélérat a le pouvoir de faire descendre les esprits à sa voix! Eh bien! allons sans perdre une minute, courons détruire de nouveau ses plantes, et les esprits viendront! Est-ce qu'il a des esprits à son service? Il est évident que, dans la crainte d'une seconde visite de notre part, il s'est plu à faire répandre le bruit que les immortels le protègent; c'est pour nous empêcher d'aller le tourmenter. Bravo! sa Seigneurie a parfaitement raison, cria en chœur toute la bande. Les voilà donc qui se hâtent d'arriver au jardin.
En effet, les portes grandes ouvertes laissaient une libre entrée aux gens du voisinage qui s'y promenaient à leur gré, exactement comme on l'avait raconté. C'est cependant bien vrai, dirent alors les amis de Tchang.—Et qu'importe! répondit celui-ci; si les immortels ont apparu dans ce jardin, et s'ils y habitent, certes il n'en est que plus désirable. Ayant donc marché, tourné de côté et d'autre jusqu'en face de sa cabane, il est convaincu par un regard qu'il n'a pas été dit un mot qui ne fût vrai; car ces fleurs étaient surprenantes, extraordinaires: à la vue des promeneurs, elles augmentaient encore leur éclatante beauté, leur splendeur était doublée, elles semblaient sourire aux passants.
Malgré l'étonnement mêlé d'effroi dont il était frappé, Tchang-Oey n'avait en rien du tout changé d'avis, il désirait toujours se rendre maître de ce lieu; et après l'avoir regardé une fois encore, une mauvaise pensée s'empara soudainement de son esprit, il rappela sa troupe: Allons-nous-en, dit-il. Et tous sortirent sur ses pas. Eh quoi! lui demandèrent ses amis, est-ce que votre Seigneurie n'a plus de goût pour ce jardin? J'ai un plan, répondit le jeune homme, un bon plan qu'il est inutile de vous exposer ici. Demain ce jardin doit être à moi.—Mais quel est donc ce fameux plan?—Le voici, reprit Tchang-Oey. Je viens d'apprendre que Wang-Sse de Pey-Tcheou, en pleine révolte contre l'empereur, a eu recours aux sortilèges: le ministre de la guerre a envoyé une circulaire qui ordonne de réprimer sévèrement les mauvaises doctrines, tant à l'armée que dans les départements, et d'emprisonner ceux qui s'adonnent à la magie. Le préfet de ce district a même promis 3,000 tsien[8] de récompense, pour encourager les délations. Ce qui s'est passé hier dans le jardin de Tsieou-Sien me servira de texte. J'envoie mon affidé, Tchang-Pe, au palais, dénoncer cet individu comme pratiquant la magie; le vieux jardinier est torturé avec la dernière rigueur, il avoue: on le jette en prison, l'enclos est vendu au profit de l'état. Qui osera l'acheter? personne: il m'est donc dévolu, et de plus j'ai trois mille tsien de récompense.
Les amis de Tchang approuvèrent très fort le plan de sa Seigneurie. Il était urgent de s'occuper de le réaliser; ayant donc pris toutes les mesures, ils allèrent à l'instant même à la ville pour y dresser leur accusation, que le lendemain Tchang-Pe eut ordre d'aller présenter au préfet de Ping-Kiang. Or, ce Tchang-Pe, le plus intelligent, le plus rusé des subordonnés de la maison Tchang, était aussi très versé dans les intrigues du palais: voilà pourquoi on le chargeait de cette affaire.
Le juge suprême était précisément occupé à poursuivre les sorciers. En apprenant cette histoire dont tout le village avait été témoin, il ne put se refuser d'y croire, et envoya à l'instant même des satellites et des alguazils qui emmenèrent avec eux d'autres affidés du palais; quant à Tchang-Pe, il devait aller en avant donner le coup-d'œil, entrer le premier pour saisir le coupable. Tchang-Oey, grâce à quelques largesses, disposa toute l'affaire selon ses vues, et laissant Tchang-Pe passer le premier avec les alguazils, il se tint à l'arrière-garde avec ses amis.