Assis dans la posture d'une méditation profonde, il était livré tout entier à la pensée du dieu, quand tout-à-coup les cris d'un petit enfant arrivent à lui. Son cœur est ému; il court au bord du fleuve: que voit-il?... Une branche flotte au gré des eaux, sur laquelle est attaché un enfant nouveau-né. Comme il s'empresse de le déposer à terre, il aperçoit un billet écrit avec du sang, qui lui fait connaître les noms et l'histoire de Kwang-Jouy et de son épouse. Le vieux bonze recueille le nouveau-né, lui donne le nom de Kiang-Lieou (Flottant sur le fleuve Kiang) et le confie aux soins d'une personne qui l'élève; mais il garde et cache avec soin le papier mystérieux.
Les instants passent comme la flèche, les jours et les mois sont rapides comme la navette du tisserand.—-L'enfant grandit; et quand il eut atteint l'âge de dix-huit ans, le bonze désira qu'il coupât ses cheveux[8] et se livrât à l'étude de la vertu. Alors il lui imposa le nom de Kay-Tsang. Le jeune novice s'appliqua de tous ses efforts à suivre les commandements de la loi et à affermir son cœur dans la pratique de la vertu.
Un jour que l'air vivifiant du printemps réjouissait la nature, tous les bonzes rassemblés à l'ombre des pins développaient les textes sacrés et parlaient sur la méditation. Ce qu'ils disaient en faveur de l'abstinence du vin et de la viande[9] était profond, difficile à saisir, et, malgré l'accord de tous les religieux sur ces points, le novice avait de la peine à en pénétrer le vrai sens. Les bonzes irrités lui adressèrent des injures: «Stupide ignorant, lui dirent-ils, on ne connaît ni ton père ni ta mère, tu n'es qu'un absurde démon venu on ne sait d'où!»
Ainsi outragé par leurs paroles, le novice courut aussitôt se jeter aux pieds du vieux bonze et, fondant en larmes, il lui dit: «L'homme qui naît entre le ciel et la terre a pour base de son existence[10] et pour appui les deux principes qui président à la formation de tous les êtres; il a sa cause et son origine dans les cinq éléments: ce sont là et le père qui lui donne l'être et la mère qui le nourrit. Comment donc y aurait-il dans le monde un homme qui n'eût ni père ni mère? Deux et trois fois je vous supplie avec instance de me dire quels sont les auteurs de mes jours.—Eh bien! répondit le chef des bonzes, si tu veux arriver à connaître leurs noms, suis-moi dans ma cellule.»
Kay-Tsang l'y accompagna avec empressement. Là, le vieux bonze tira de derrière la poutre principale une petite botte; il l'ouvrit, et y prit le papier ensanglanté avec le lambeau de vêtement qu'il remit au novice. Celui-ci déploya l'écrit fatal et apprit avec les noms de ses parents la vengeance que sa mère attendait de lui.
A cette lecture Kay-Tsang éclata en sanglots, tomba la face contre terre et s'écria: «Quoi! l'injustice dont mon père et ma mère ont été victimes n'est point encore vengée, et j'ai pu arriver jusqu'à l'âge de dix-huit ans sans connaître ceux à qui je dois la vie! Maintenant il m'est révélé que ma mère existe; et moi, si vous, mon père, ne m'aviez sauvé des eaux, élevé, soigné de vos mains, comment aurais-je pu voir ce jour décisif? Oh! permettez donc à votre disciple d'aller à la recherche de sa mère! Dans la suite, portant un vase du plus précieux parfum, il fondera un monastère dans lequel vous serez traité avec les plus grands égards, et il vous témoignera ainsi sa profonde reconnaissance.
—«Si tu désires, répondit Fa-Ming, entreprendre cet acte pieux, munis-toi de ces divers objets; puis, sous les dehors d'un bonze mendiant, va frapper à la porte de l'hôtel du préfet de Kiang-Tcheou: là, tu pourras avoir une entrevue avec ta mère.»
Kay-Tsang suivit en tout point les instructions du chef du couvent. A l'instant où il arriva à la demeure de Lieou-Hong, le bandit était sorti pour affaire: le ciel avait dit que le fils aurait un entretien avec sa mère. Le novice demanda donc l'aumône aux portes du palais.
Or, cette même nuit, la veuve de Kwang-Jouy avait eu un songe; la lune, échancrée la veille, avait arrondi son disque; elle se dit donc: «Je n'ai pas entendu parler de ma belle-mère, mon mari est mort assassiné par le bandit, mon fils a été exposé sur le fleuve. Si quelqu'un l'a retiré des eaux pour l'élever, il doit avoir maintenant dix-huit ans; peut-être le ciel a-t-il décrété que nous serions réunis aujourd'hui, qui sait?...»
Elle fut interrompue dans ces réflexions par une servante qui lui annonçait qu'il y avait à la porte un religieux récitant des prières et demandant l'aumône.