Dès le lendemain Tching ayant disposé ses bagages, dit adieu à sa femme et partit. En peu de temps il arriva à la capitale, chercha un logement; et, dès que le jour parut, il se mit à parcourir la ville pour avoir des nouvelles, lorsque le domestique qui avait accompagné son fils s'offrit subitement à ses regards.

Couvert de haillons, le pauvre homme allait mendier aux portes: il n'eut pas plus tôt aperçu son maître qu'il se précipita dans ses bras en fondant en larmes. Tching-Tong, suffoqué par la douleur, le questionnait avec empressement: il apprit de lui tous les détails de cette fatale aventure; toutefois il se refusait à y croire, il voulait courir au palais, pénétrer jusqu à Lieou-Yng et le voir. Mais le fidèle serviteur le retint de toutes ses forces et l'empêcha de partir: il redoutait pour son maître la violence du nouveau prince.

Pendant ce temps, on annonça que le gendre de l'Empereur allait passer; et toute la population fuyait devant son cheval. Tching-Tong se plaça debout en face de l'hôtel pour l'attendre; et dès que le parvenu fut arrivé près de lui, le vieillard s'écria: «Lieou-Yng, mon fils, aujourd'hui que vous êtes riche et comblé d'honneurs, avez-vous oublié votre père?»

Le Fou-Ma leva les yeux, et reconnaissant son bienfaiteur, il passa sans détourner la tête. Cependant le vieux Tching s'attachait aux pas de son cheval et courait après lui; il parvint jusqu'aux portes du palais, qu'on ne lui permit pas de franchir. Emporté par la colère, le vieillard s'écriait: «Que tu ne me reconnaisses point, passe encore; mais pourquoi fais-tu endurer à mon fils de si cruels tourments au fond d'un cachot?»

Là-dessus il se rendit au palais du juge Pao-Kong[2], pour y déposer une requête d'accusation.

Précisément Pao-Kong revenait de brûler des parfums dans le temple: Tching se jeta à genoux à la tête de son cheval et lui présenta sa pétition. Après l'avoir introduit dans le palais, le juge adressa des questions détaillées au pauvre vieillard, qui raconta l'aventure non sans verser bien des larmes, tant la douleur l'accablait.

«Restez ici, dans mon hôtel, lui dit Pao.» Et il envoya un huissier du tribunal à la prison, s'informer auprès des geôliers s'ils avaient sous leur garde un individu appelé Tsouy-Youen. «Oui, oui, dirent ces derniers; tel mois, tel jour, on l'a mis au cachot; toute nourriture lui est refusée; il est traité avec la dernière cruauté.»

Aussitôt Pao-Kong ordonna aux geôliers de cesser toute rigueur à l'égard du captif, et le lendemain il députa des huissiers auprès de Lieou-Yng le Fou-Ma, pour le convier à un banquet, dans son hôtel, invitation à laquelle le fier parvenu s'empressa de répondre. Après avoir conduit son convive dans la salle du fond, Pao prescrivit aux gardes armés de se tenir à la porte, et de ne laisser entrer ni sortir qui que ce fût: dociles aux volontés du maître, ils se placèrent à leur poste.

Vers la fin du repas, et on avait bu largement, Pao-Kong demanda avec un accent de colère simulée, pourquoi on ne versait plus de vin. Le majordome répondit que tout était bu. «Ah! répliqua Pao-Kong en riant, il n'y a plus de vin ... eh bien! apportez de l'eau; qu'à cela ne tienne.» Les domestiques obéirent, et bientôt on servit une grande cruche. Le ministre y puisa, remplit une tasse copieuse et la présenta à Lieou-Yng, en lui disant: «Illustre Fou-Ma, grand homme, conformez—vous aux circonstances et buvez!»

Pao-Kong me manque, songea Lieou-Yng, puis élevant la voix avec colère: «Seigneur juge, dit-il, vous aimez à plaisanter. Sa Majesté m'a ennobli et revêtu d'une charge; tout le monde me respecte!... pourquoi donc m'inviter à boire de l'eau au lieu de vin?—Noble Fou-Ma, répondit Pao-Kong, ne vous formalisez pas! Si tous les magistrats témoignent du respect à votre grandeur, il est un certain Pao qui se permet de vous mépriser! Cette année même, il y a six mois, vous avez bu un fameux coup dans le fleuve; ne pouvez-vous par hasard avaler cette coupe?