[LA LÉGENDE] [1]

DU ROI DES DRAGONS

HISTOIRE BOUDDHIQUE.


La ville de Tchang-Ngan, capitale de l'Empire chinois, située dans le Chen-Sy, est le lieu que les souverains ont choisi pour y établir leur cour, depuis la dynastie des Tcheou, des Tsin et des Han jusqu'aux Tang. Elle possède trois fleuves étincelants déroulés comme des étoffes de soie; huit bras de rivières baignent ses murs en passant; elle compte trente-six allées plantées de saules et de fleurs, et soixante-douze pavillons où retentissent des instruments de musique de toute espèce. Sur les cartes qui figurent la Chine et les contrées barbares, cette capitale apparaît bien comme le point principal de toute la terre; et en vérité c'est un endroit admirable.

Lorsque le grand souverain de la dynastie actuelle des Tang, Wen-Wang-Ti (son titre honorifique fut Taï-Tsong) monta sur le trône; il changea le nom de l'année Long-Sy en celui de Tching-Kwan, qui fut la première de son règne. Au temps dont nous parlons, ce prince régnait depuis treize ans, et on se trouvait dans l'année Y-Sse.

Nous ne parlerons pas des héros qui, avant son règne, avaient pacifié les provinces et affermi l'empire, ni des hommes éminents qui avaient fondé des dynasties et disputé les frontières aux Barbares; nous dirons seulement qu'à cette époque vivaient, hors de la ville, sur le bord du fleuve King-Ho, deux véritables sages. L'un était pêcheur et se nommait Tchang-Sao, l'autre, appelé Ly-Ting, était bûcheron. Bien qu'ils ne fussent ni l'un ni l'autre des docteurs arrivés au premier rang des grades littéraires, ils n'en méritaient pas moins le titre de poètes.

Un jour, ils étaient venus vendre à la capitale, celui-ci le bois apporté sur son épaule, celui-là le poisson dont son panier était rempli. Après le marché, ils entrèrent ensemble dans un cabaret, burent largement, puis, prenant chacun sa cruche à la main, ils s'en retournèrent en suivant les rives du fleuve.

«Mon frère, dit alors le pêcheur Tchang, j'ai toujours pensé que se disputer pour la renommée, c'est se sacrifier dans l'espoir d'un vain nom; s'arracher les emplois lucratifs, c'est se perdre par l'appât de l'intérêt; vivre dans les honneurs, c'est dormir en tenant un tigre entre ses bras; répandre des bienfaits, c'est réchauffer un serpent dans sa manche. Quand j'y songe bien, rien ne me semble valoir la fraîche beauté des eaux et le vert horizon des montagnes: rien n'est doux comme de se laisser aller, joyeux, sans trouble, sans passions ni envie, à la pente de sa destinée.

—»Mon frère a raison, reprit le bûcheron; toutefois l'élégante beauté de ses fleuves ne vaut pas le dôme verdoyant de nos montagnes.—Ah! interrompit le pêcheur, le dôme verdoyant de vos montagnes ne peut se comparer à la beauté de nos flots; il y a un recueil de poésies, intitulé le Papillon amoureux des fleurs, qui le prouve par les vers suivants:»