Aux heures du repos, au printemps, le pêcheur voit la cigogne blanche voler sous un ciel d'azur, le bateau est arrêté aux rives débordées des lacs; à l'ombre du treillis qui abrite sa cabane, il se couche parmi les grandes herbes, et apprend à ses enfants à entourer l'hameçon d'un fil de soie. Quand il a cessé de ramer, il s'en va, en compagnie de sa femme, faire sécher ses filets. La nature l'a doué d'un caractère ferme et calme, il est semblable aux flots apaisés. Si, pendant son sommeil, il sent s'élever une brise légère, il déploie selon la saison le pâle manteau d'écorce (qui garantit des pluies d'hiver), ou le verdoyant parasol (qui défend contre les rayons du soleil). Combien ce simple accoutrement l'emporte sur le bonnet de gaze noire et la ceinture à laquelle pend le sceau du mandarin; riches habits qu'il faut suspendre aux murs du palais, au temps de la disgrâce!

—»Non, reprit le bûcheron, ce qui charme vos loisirs ne peut se comparer aux avantages qu'offrent les montagnes; des vers aussi en rendent témoignage, et les voici:

Aux heures de loisir, le bûcheron regarde voler la nue blanche nuancée de mille reflets; il s'assied solitaire devant sa cabane de chaume, à l'abri du treillis de bambous; et là, sans que rien l'inquiète, il apprend à ses enfants à déchiffrer les livres. A l'occasion, il fait avec un hôte la partie d'échecs; puis la joie s'anime, il prend un bâton et parcourt en chantant les sentiers jonchés de fleurs odorantes. Sa verve s'éveille et il fait retentir son luth au pied des vallons. Des souliers de paille, des habits de toile, de grossières couvertures donnent au cœur plus d'indépendance et d'énergie que des vêtements de soie brodés.

—»Mon frère, interrompit le pêcheur Tchang, nous pourrions lutter long-temps encore en échangeant de petites pièces de vers. Il ne faut pas mettre la coupe d'or sur la table de sandal, et laisser sortir la louange de la bouche du poète intéressé; nos chants seraient ainsi dépourvus de sens et manqueraient leur but. Dans des vers liés deux à deux, il faut célébrer alternativement les avantages dont jouissent le bûcheron et le pêcheur.

—»Mon frère a parfaitement raison, repartit le bûcheron Ly, et je le prie de commencer.»

Le pêcheur Tchang prit donc la parole:

La barque flotte sur les eaux verdoyantes et sur les flots écumeux; la cabane s'élève dans les profondeurs de la montagne, au sein d'une campagne déserte. Que j'aime à voir au printemps les ponts jetés sur les torrents submergés par les eaux débordées! Quel beau spectacle aussi quand les brouillards du matin voilent et baignent les pics et les flancs caverneux des montagnes. C'est l'époque où la carpe brillante prête à se changer en dragon est rôtie sur la flamme; c'est le temps où le bois sec rongé par les vers pétille dans l'âtre. L'hameçon et le filet variés à l'infini suffisent aux besoins du pêcheur: savoir lier le bois en faisceau et l'emporter sur l'épaule sont deux choses qui soutiennent le bûcheron pendant toute sa vie.

Couché dans sa nacelle, le pêcheur suit des yeux le vol de l'oie sauvage; parmi les sentiers qui serpentent sur la montagne, le bûcheron écoute la voix du cormoran. Ce qui fait l'objet des discours des hommes nous est étranger; le blâme et la louange ne nous atteignent point sur les mers. Sur le bord des eaux répandues dans la vallée, on suspend et on fait sécher les filets pareils à des écharpes; la hache bien aiguisée sur la pierre étincelle comme l'acier du glaive. Au mois d'automne, quand la lune se reflète sur les fleuves, l'hameçon solitaire demeure plongé sous les flots; sur les montagnes, au printemps, aucun homme ne trouble le bruit des pas.

Le poisson qui charge la barque est échangé contre du vin que le pêcheur savoure avec sa femme: à l'aide du bois coupé sur les monts, on emplit sa coupe qui circule à la ronde. On s'égaie, on puise le vin au gré de son caprice; on chante, on rit long-temps, on s'abandonne à sa folie! On appelle du nom de frères tous les compagnons de pêche; on regarde comme amis, on soutient comme camarades tous les hôtes de son désert. Chemin faisant, on a soin que les rameurs fassent circuler la bouteille; on efface de sa devise le mot raison, et les verres bien remplis passent de main en main. Le crabe rôti, la crevette bouillie sont chaque matin le repas joyeux du pêcheur; le canard et la poule soigneusement préparés chargent chaque jour la table du bûcheron.

L'épouse de l'habitant des lacs fait bouillir l'eau du thé; tout son extérieur est comme sa pensée, sans apprêt et sans coquetterie; la femme de l'habitant des montagnes fait préparer le riz; elle est soumise et gracieuse. Dès l'aurore, on lève la gaffe et l'on vogue lestement sur la vague; à peine le jour paraît, et, muni d'une ample provision de bois, on chemine par la grande route; lorsqu'il a plu, on jette sur son épaule le manteau d'écorce, et l'on part pour prendre la carpe vive; avant que le vent ne souffle, on saisit la hache pour abattre les pins desséchés. Dans les sentiers solitaires, on fuit le siècle, on se met à l'abri des folies du monde; grâce à l'obscurité de son nom, que rien ne trahit, on vit dans les montagnes sans faire parler de soi et sans entendre parler des autres.

Le bûcheron Ting reprit: «Puisque mon frère a parlé le premier, qu'il me permette d'ajouter quelques lignes à celles qu'il a récitées:»

Sous l'influence des vents et de la lune, l'habitant du désert est rude et sauvage; le pêcheur est fier de sa liberté, en face des fleuves et des lacs. Aux heures d'un pur loisir, on se livre au plaisir de boire; les propos fâcheux ne se font point entendre au milieu de la paix d'une vie libre et joyeuse. Quand la lune brille, le bûcheron dort sous son toit de chaume avec tranquillité; quand le ciel devient sombre, le pêcheur couvert de son manteau d écorce, repose sans préoccupation. Quelle inquiétude y aurait-il pour celui dont le mélèze et le prunier des montagnes sont les plus intimes amis; il y a bien de la joie pour le pêcheur qui a juré affection au cormoran et au héron! La gloire et l'intérêt n'agitent point de leurs vains projets la tête et le cœur de celui-ci, et celui-là n'entend point bruire à ses oreilles les voix querelleuses de la contradiction. Selon la saison, on boit une coupe de vin parfumé; chaque jour, aux trois repas, on sert la chair du mouton cuite avec les herbes du jardin.

Deux fagots de bois suffisent, par le produit de leur vente, à la vie de chaque jour; un hameçon avec sa proie, un filet chargé suffisent pour assurer l'existence. Aux heures du repos, on dit à ses fils d'aiguiser sa hache; aux instants de loisir, on dit à ses fils de réparer les vieux filets. Au printemps, que la verte tige des osiers est charmante à voir! quand souille une brise attiédie, quelle joie d'aller admirer les roseaux couleur d'argent! Pendant l'été, on fuit l'ardeur du soleil parmi les jeunes bambous; au sixième mois, on profite de la fraîcheur du soir pour aller cueillir la châtaigne d'eau encore tendre. Quand tombe la gelée d'automne (au dixième mois), a chaque repas on sert l'oie engraissée; au neuvième jour de la neuvième lune, les larges crustacés deviennent le régal de la saison.

L'hiver arrive-t-il, on prolonge long-temps après l'aurore son profond sommeil; quelques jours encore et le froid est banni des cieux. Pendant les huit divisions de l'année, on vit sur les montagnes selon ses goûts; dans les quatre saisons, sur les lacs on façonne son existence au gré de ses caprices. Celui qui cueille le bois dans les vallons s'élève au rang des immortels; celui qui tend la ligne dans les flots ne ressemble plus au mortel vulgaire. A la porte de la cabane, les fleurs sauvages exhalent un parfum abondant; à la proue de la barque se déroulent les flots verdoyants, calmes et immenses! Au sein d'un tel repos, ne parlez pas des trois grandes dignités de l'empire: le sage affermi dans la paix ressemble à une ville fortifiée. Sur les murs de cette ville un chef veille à sa défense, tandis que ces trois grands dignitaires prêtent aux voix de la foule une oreille inquiète. La joie, partage de l'habitant des montagnes, la joie, partage de l'habitant des eaux, est une rare faveur! Grâces en soient rendues au ciel, grâces en soient rendues à la terre, grâces en soient rendues aux Esprits!

Après avoir récité d'abord les pièces de vers célébrant les avantages de chacun, puis ces deux morceaux où la demande et la réponse marchaient enchaînées, les deux poètes, arrivés à l'endroit où la route se partage, allaient se saluer et se dire adieu, lorsque le pêcheur Tchang-Sao parla ainsi: «Frère, veillez à vous préserver des dangers qui vous menacent sur la route; quand vous gravirez la montagne, si vous alliez rencontrer un tigre? un tel péril de mort se présentant, il se pourrait que demain au marché il me manquât un ami!—Homme stupide et sans cœur, s'écria le bûcheron Ly fort irrité par les paroles du pêcheur, quand deux amis dévoués devraient donner leur vie l'un pour l'autre, comment me maudissez-vous ainsi par ces expressions de mauvais augure! Eh bien! si je rencontre un tigre, si je suis menacé d'un tel danger, le péril qui vous attend viendra des flots, et vous serez renversé dans les eaux du fleuve.—De toute ma vie, répondit le pêcheur, je ne puis tomber dans les flots.