A ces mots, le roi des Dragons reconnaît qu'il est dans la demeure du sorcier; il s'avance vers lui en fendant la foule, il regarde et à ses yeux s'offrent:

Quatre murailles enrichies de diamants, des broderies de soie tendues par toute la salle. Dans de précieuses cassolettes brûlent incessamment d'odorants parfums; là sont rangés des vases de porcelaine pleins d'une eau pure, et sur la tapisserie, au milieu de portraits placés des deux côtés, on voit celui de Wang-Oey[4], au-dessus de son siège est suspendue l'image de Kwei-Ko[5]. L'encrier du devin est une pierre de la rivière Twan-Ky[6]: son bâton d'encre est doré; près de lui sont de grands pinceaux d'un poil éclatant comme la gelée, et des boules de cristal rangées en files. A ses côtés on voyait un exemplaire nouveau du livre Kouo-Po, souvent interrogé par les astrologues; le sorcier sait à fond les six figures employées dans les divinations, et possède aussi parfaitement les huit Kwas[7]; il excelle à connaître les lois qui régissent le ciel et la terre, et pénètre par son savoir l'esprit des génies et des immortels. Son plateau magique est exposé au midi, il y peut lire clairement l'ordre et la marche des étoiles et des planètes à travers les cieux. L'avenir et le passé s'y reflètent à ses yeux aussi nettement que le disque de la lune; les familles qui prospèrent et celles qui s'écroulent ruinées, il les voit comme un esprit les verrait. Il a la prescience du malheur, il décide de la mort et dicte la vie. A sa voix les vents et les pluies se hâtent d'obéir, les génies et les esprits tremblent quand il abaisse son pinceau. Son nom est écrit sur une enseigne devant sa porte et on y lit: Demeure du devin Youeu-Cheou-Ting.

Or, cet homme c'était donc Youen, le principal astronome de la cour, Youen-Cheou-Ting, l'oncle du génie qui préside à la grande ourse. Doué d'une physionomie distinguée, remarquable, gracieuse et pleine de majesté, il avait vu sa réputation s'accroître dans le céleste empire; on le regardait comme le chef des devins de la capitale.

Arrivé à la porte de l'astronome, le roi des Dragons salua poliment; après les cérémonies d'usage, Youen-Cheou prie l'étranger de s'asseoir, fait apporter une tasse de thé, et demande à son hôte quelle affaire l'amène prés de lui.

»Je désire, répondit le faux étudiant, apprendre par le secours de votre art surnaturel ce qui se passera demain dans l'atmosphère.»

Le docteur eut recours à ses procédés divinatoires, et répondit avec assurance:

Les nues obscurcissent le sommet des monts, la brume enveloppe lentement les bois comme un réseau: la divination déclare que demain matin il doit tomber une pluie bienfaisante.

«Et cette pluie, demanda le roi des Dragons, tombera-t-elle pendant long-temps? à combien de pieds, de pouces, de lignes s'élèvera-t-elle?

Le devin répondit: «Demain, de 7 à 9 heures, les nuages s'étendront; de 9 à 11, le tonnerre grondera; la pluie commencera à tomber à midi, et à 3 heures elle aura fini sa tâche; l'eau s'élèvera à 3 pieds 3 pouces 8 lignes[8].

—»Prenez garde, interrompit le roi des Dragons avec un sourire, parlez sérieusement! Si tout se passe demain exactement comme vous l'annoncez avec tant d'assurance, je viendrai vous offrir 50 leangs d'or pour prix de votre opération magique; mais s'il ne pleut pas, ou si la pluie ne tombe pas à l'heure et dans la proportion indiquées, je vous jure que je ruinerai votre école, je mettrai en morceaux l'enseigne qui est à votre porte, et je vous ferai sortir au plus vite de la capitale, afin que vous n'abusiez plus ainsi de la crédulité du peuple.»