Tous les jeunes gens se récriaient sur la beauté de ces plantes, et Tchang-Oey, pour aller en sentir le parfum, enjamba par-dessus la balustrade de l'étang. Tsieou-Sien surpris et vexé, s'écria aussitôt: Monsieur, restez ici, regardez de loin, et ne passez pas cette barrière. Mais Tchang-Oey, irrité de ce qu'on avait fait des difficultés pour le laisser entrer, cherchait en lui-même l'occasion de se quereller avec le vieux jardinier. A ces mots, il prit un air insultant: Comment donc, dit-il, vous êtes mon proche voisin, vieillard, et vous ne savez pas encore quel homme c'est que Tchang-Yâ-Nouy! Quand vous avez d'aussi belles fleurs, vous venez tout exprès me répondre qu'elles sont passées: je n'ai pas fait de bruit, je suis resté tranquille; vous recommencez à bavarder, et vous voyez que j'ai encore écouté vos observations. Quand j'aurai brisé vos fleurs, il sera beaucoup plus convenable alors de vous acharner à me faire entendre vos discours. Et là-dessus, déterminé à pousser la chose jusqu'au bout, il attira à lui les fleurs et franchit la barrière pour aller en respirer l'odeur de plus près.

Tsieou-Sien, qui était à ses côtés, ressentait une violente colère, mais il n'osait ouvrir la bouche, et se disait à lui-même: qu'il sente donc une bonne fois et qu'il s'en aille. Mais hélas! pouvait-il deviner les intentions de ce méchant homme, qui se plaisant à déployer toute sa malice et se mit à dire: Puisqu'il y a d'aussi belles fleurs, il faut en jouir; il faut boire tout en savourant le parfum et la vue de ce jardin; et sur son ordre, les domestiques se hâtèrent daller chercher du vin. Or le vieillard qui vit ces dispositions, sentit augmenter son inquiétude et sa mauvaise humour: Monsieur, dit-il en s'avançant, le lieu où rampe le limaçon est bien vil, et ce n'est pas un endroit propre à vous recevoir. Sa Seigneurie, après avoir considéré ces fleurs à loisir, peut bien retourner dans sa noble demeure pour y vider son verre. Tchang-Oey, montrant du doigt la terre, répondit: Voilà une excellente place pour s'asseoir. Mais, reprit le vieillard, la terre est inégale et raboteuse, comment sa Seigneurie peut-elle songer à choisir un tel siège! Cela ne fait rien du tout, répliqua le jeune homme, il suffira d'étendre un tapis de feutre pour garantir nos vêtements.

Et déjà le vin et tout ce qu'il fallait pour le repas était arrivé; le tapis fut déplié, et toute la troupe s'assit en cercle, se livrant à mille extravagances, criant et hurlant; ils étaient au comble de la joie, tandis que le pauvre jardinier, assis à côté, les maudissait en silence.

La vue de tant d'arbres et de fleurs poussant et fleurissant en abondance fit naître dans l'esprit de Tchang-Oey une bien mauvaise pensée, celle de s'approprier cette demeure. Jetant donc sur le jardinier un regard oblique et troublé par le vin, il lui dit: Je vois bien, stupide vieillard, que vous ne savez faire autre chose que de planter votre jardin: eh bien! à cause de cela, car je n'y trouve aucun mal, je veux vous récompenser d'un verre de vin. Tsieou-Sien était-il bien disposé à répondre? Sa colère redoublait. Le vieux Chinois, dit-il, n'a point reçu du ciel le talent de boire; que votre Seigneurie daigne l'excuser. Il faut me vendre votre jardin, ajouta brusquement le jeune seigneur?—Ces paroles retentirent bien douloureusement aux oreilles du jardinier; il fut saisi d'effroi. Ce jardin est la vie du vieux Chinois, répondit-il, comment donc consentirais-je à le vendre? Que ce soit votre vie ou non, vendez-le moi, ajouta Tchang. Vous ne sortirez pas d'ici; une fois que je serai retourné dans ma maison de campagne, vous n'aurez rien autre chose à faire que de planter pour mon compte; est-ce que cela ne vous sourit pas? Ah! s'écrièrent tout d'une voix les compagnons du jeune seigneur, quel bonheur pour vous, vieillard, et quand vous obtenez une si rare et si insigne faveur de sa Seigneurie, vous ne vous hâtez pas de lui en témoigner votre reconnaissance!

Tsieou-Sien se sentait cruellement humilié; mais il se résigna et fit quelques pas en avant. Tout à coup la colère paralysa ses bras et ses jambes, et il ne put remuer.

Tchang-Oey ajouta: Quel maudit vieillard! que tu consentes ou non, pourquoi ne me réponds-tu pas? Je vous l'ai dit, reprit alors le jardinier, je ne le vendrai pas, pourquoi prendre la peine de faire cette question? Sottises que tout cela, s'écria le jeune homme; si tu répètes encore que tu ne veux pas vendre ton jardin, je vais écrire un billet, et l'envoyer au préfet du département.»

Le vieillard n'y tenait plus; il avait une furieuse envie d'éclater en injures, mais il songea qu'il avait en tête un homme puissant, qui de plus était ivre. Comment donc espérer de s'entendre? Ainsi, il eut recours à un expédient; et maîtrisant sa colère, il dit: Puisque sa Seigneurie est décidée à acheter, eh bien! soit; mais je demande que l'on m'accorde un jour, ce n'est pas une affaire qui puisse se traiter en une minute, au galop.

Bien, très bien! s'écria toute la bande, c'est à merveille: à demain donc.

Or ils étaient complètement ivres; quand ils se furent levés, les domestiques remportèrent les objets qui avaient servi au repas, et Tsieou-Sien craignant toujours pour ses fleurs, avait la prévoyance de se tenir à côté, tout prêt à les protéger contre Tchang-Oey, qui prenait sa course en avant, dans le but de passer par-dessus le mur de l'étang pour aller cueillir les pivoines. Mais le vieillard l'arrêta: Monsieur, lui dit-il, ces plantes sont peu de chose, à la vérité; cependant, vous ne savez pas combien de travaux elles exigent tout le long de l'année. Aujourd'hui qu'elles ont pu se parer de ces fleurs, ne vous acharnez pas à les détruire: ce serait vraiment une grande pitié. Si vous les cueillez, avant un ou deux jours elles seront toutes fanées. Que ce serait mal de commettre un tel crime! Mais Tchang-Oey reprit d'un ton insultant: Qu'est-ce qu'il appelle un crime? Demain vous vendez, et ces choses là sont à moi; quand je briserais tout, qu'est-ce que cela vous fait? Et il avança la main.

Le vieux jardinier l'arrêta par ses babils, et eût donné sa vie plutôt que de le lâcher. Seigneur, criait-il, assommez le vieux Chinois, tuez-le, mais il ne vous laissera pas arracher ses fleurs.