SATIRE VI.

(Sur les embarras de Paris. Fragment).

Qui frappe l'air, bon Dieu, de ces lugubres cris?
Est-ce d'onc pour veiller qu'on se couche à Paris?
Et quel fâcheux Démon, durant les nuit entières,
Rassemble ici les chats de toutes les gouttières?
J'ai beau sauter du lit, plein de trouble et d'effroi,
Je pense qu'avec eux tout l'enfer est chez moi:
L'un miaule en grondant comme un tigre en furie,
L'autre, roule sa voix comme un enfant qui crie.
Ce n'est pas tout encore: les souris et les rats
Semblent, pour m'éveiller, s'entendre avec les chats,
Plus importuns pour moi, durant la nuit obscure,
Que jamais, en plein jour, ne fut l'abbé de Pure.

Tout conspire à la fois à troubler mon repos.
Et je me plains ici du moindre de mes maux;
Car, à peine les coqs, commençant leur ramage,
Auront de cris aigus frappé le voisinage,
Qu'un affreux serrurier, laborieux Vulcain,
Qu'éveillera bientôt l'ardente soif du gain,
Avec un fer maudit, qu'à grand bruit il apprête,
De cent coups de marteau va me fendre la tête.
J'entends delà partout les charrettes courir,
Les maçons travailler, les boutioues s'ouvrir;
Tandis que, dans les airs, mille cloches émues,
D'un funèbre concert font retentir les nues,
Et, se mêlant au bruit de la grêle et des vents,
Pour honorer les morts font mourir les vivants.

Encor, je bénirais la bonté souveraine,
Si le ciel à ces maux avait borné ma peine!
Mais, si seul en mon lit je peste avec raison,
C'est encor pis vingt fois en quittant la maison.
En quelque endroit que j'aille, il faut fendre la presse
D'un peuple d'importuns qui fourmillent sans cesse.
L'un me heurte d'un ais, dont je suis tout froissé;
Je vois d'un autre coup mon chapeau renversé;
Là, d'un enterrement la funèbre ordonnance,
D'un pas lugubre et lent vers l'église s'avance;
Et plus loin des laquais, l'un l'autre s'agaçant,
Font aboyer les chiens et jurer les passants.
Des paveurs, en ce lieu, me bouchent le passage;
Là, je trouve une croix de sinistre présage;
Et des couvreurs, grimpés au toit d'une maison,
En font pleuvoir l'ardoise et la tuile à foison.
Là, sur une charrette, une poutre branlante
Vient, menaçant de loin la foule qu'elle augmente:
Six chevaux attelés à ce fardeau pesant
Ont peine à l'émouvoir sur le pavé glissant;
D'un carrosse, en tournant, il accroche la roue,
Et du choc le renverse en un grand tas de boue;
Quand un autre à l'instant s'efforçant de passer
Dans le même embarras se vient embarrasser.
Vingt carrosses bientôt arrivant à la file
Y sont en moins de rien suivis de plus mille;
Et, pour surcroît de maux, un sort malencontreux
Conduit en cet endroit un grand troupeau de boeufs;
Chacun prétend passer; l'un mugit, l'autre jure;
Des mulets en sonnant augmentent le murmure;
Aussitôt, cent chevaux dans la foule appelés
De l'embarras qui croît ferment les défilés,
Et partout, des passants enchaînant les brigades,
Au milieu de la paix font voir les barricades.
On n'entend que des cris poussés confusément.
Dieu pour s'y faire ouïr tonnerait vainement.
Moi donc, qui dois souvent en certain lieu me rendre,
Le jour déjà baissé, et qui suis las d'attendre,
He sachant plus tantôt à quel saint me vouer,
Je me mets au hasard de me faire rouer,
Je saute vingt ruisseaux, j'esquive, je me pousse;
Guénaud sur son cheval en passant m'éclabousse;
Et n'osant plus paraître en l'étât où je suis,
Sans songer où je vais, je me sauve où je puis.

JEAN DE LA FONTAINE.

(1623-1695)

La Fontaine naquit dans la petite ville de Château-Thierry, en Champagne, où son père était maître des eaux et forêts. En courant à travers les champs et les bois il apprit à connaître la nature et les animaux qu'il dépeint si bien dans ses fables. Après s'être trompé sur sa vocation religieuse et sa vocation juridique, il sollicita comme poète la faveur du Surintendant des fînances, Fouquet, qui se l'attacha. Après la disgrâce de ce dernier, La Fontaine passa de protecteur en protecteur, étant trop distrait et trop insouciant pour pourvoir lui-même à son existence.

Les Fables, empruntées aux auteurs de l'antiquité, du moyen-âge et de l'étranger, forment son oeuvre capitale; et s'il prend ça et là "son bien où il le trouve," la composition, la langue et la versification, qui donnent leur valeur à ces petits Chefs-d'oeuvre, lui appartiennent en propre. On l'a appelé "l'Inimitable."

A part les Fables divisées en douze livres, La Fontaine a écrit de nombreux Contes en vers et des morceaux lyriques.