Elle est sans souvenirs de sa vie immobile,
Elle n'a ni grandeur, ni gloire, ni beauté;
Elle n'est à jamais qu'une petite ville;
Elle sera pareille à ce qu'elle a été.

Elle est semblable à ses autres soeurs de la plaine,
A ses soeurs des plateaux, des landes et des prés;
La mémoire, en passant, ne retient qu'avec peine,
Parmi tant d'autres noms son humble nom français;

Et, pourtant, lorsque, après un de ces longs jours graves
Passés de l'aube au soir à marcher devant soi,
Le soleil disparu derrière les emblaves
Assombrit le chemin qui traverse les bois;

Lorsque la nuit qui vient rend les choses confuses
Et que sonne la route dure au pas égal,
Et qu'on écoute au loin le gros bruit de l'écluse,
Et que le vent murmure aux arbres du canal;

Quand l'heure peu à peu ramène vers la ville,
Ma course fatiguée et qui va voir bientôt
La première fenêtre où brûle l'or de l'huile
Dans la lampe, à travers la vitre sans rideau,

Il me semble, tandis que mon retour s'empresse
Et tâte du bâton les bornes du chemin,
Sentir, dans l'ombre, près de moi, avec tendresse,
La patrie aux doux yeux qui me prend par la main.

(La Sandale ailée.).

PIERRE-JEAN DE BÉRANGER.

(1780-1857)

Béranger, né à Paris dans la boutique d'un tailleur, assista au début de la Révolution française. Après une période de mauvaise chance, il fut protégé par Lucien Bonaparte, frère de Napoléon. Les Chansons satiriques qu'il composa sous tous les gouvernements lui firent perdre sa place; il fut même poursuivi devant la justice et emprisonné deux fois. Ses talents de chansonnier joints à sa réputation d'intégrité le rendirent populaire dans toute la France.