"On voit la ville de là-haut,
Derrière les montagnes bleues;
Mais, pour y parvenir, il faut,
Il faut faire cinq grandes lieues;
En faire autant pour revenir!
Ah! si la vendange était bonne.
Le raisin ne veut pas jaunir:
Je ne verrai pas Carcassonne!
"On dit qu'on y voit tous les jours,
Ni plus ni moins que les dimanches
Des gens s'en aller sur le cours,
En habits neufs, en robes blanches
On dit qu'on y voit des châteaux
Grands comme ceux de Babylone,
Un évêque et deux généraux!
Je ne connais pas Carcassonne!
"Le vicaire a cent fois raison:
C'est des imprudents que nous sommes.
Il disait dans son oraison
Que l'ambition perd les hommes.
Si je pouvais trouver pourtant
Deux jours sur la fin de l'automne. . . .
Mon Dieu, que je mourrais content
Après avoir vu Carcassonne!
"Mon Dieu! mon Dieu! pardonnez-moi
Si ma prière vous offense;
On voit toujours plus haut que soi,
En vieillesse comme en enfance.
Ma femme, avec mon fils Aignan,
A voyagé jusqu'à Narbonne;
Mon filleul a vu Perpignan,
Et je n'ai pas vu Carcassonne!"
Ainsi chantait, près de Limoux,
Un paysan courbé par l'âge.
Je lui dis: "Ami, levez-vous;
Nous allons faire le voyage."
Nous partîmes le lendemain;
Mais (que le bon Dieu lui pardonne!)
Il mourut à moitié chemin:
Il n'a jamais vu Carcassonne!
PAUL DÉROULÈDE.
M. Paul Déroulède, né à Paris en 1846, commença son droit, qu'il abandonna pour la littérature et les voyages. Il s'engagea dans l'armée pendant la guerre de 1870, dêmissiona plus tard à la suite d'un accident, mais garda un amour passionné de la carrière militaire et de tout ce qui s'y rapporte. Il a joué par la suite un rôle politique.
Ses principales oeuvres sont: les Chants du paysan, les Chants du soldat (1872), Marches et Sonneries (1881), Refrains militaires (1888), etc.
LE BON GITE.
"Bonne vieille, que fais-tu là?
Il fait assez chaud sans cela.
Tu peux laisser tomber la flamme.
Ménage ton bois, pauvre femme,
Je suis séché, je n'ai plus froid."