Entre tous ces vieux parchemins, insignes monuments de l’imposture sacerdotale, se placent au premier rang la Donation de Constantin et les Fausses Décrétales, dans le recueil desquelles on la rencontra d’abord. Elles ont bouleversé tout le droit public et privé au Moyen Age, mis la civilisation à deux doigts de sa perte, et failli faire de l’Europe la proie d’une théocratie envahissante et impitoyable.

On croit généralement que la Donation de Constantin n’a servi qu’à constituer le pouvoir temporel des Papes dans le sens le plus restreint du mot, c’est-à-dire à les rendre maîtres de ce petit royaume Italien dont les limites ont varié suivant les temps et que le Saint-Siège vient enfin de perdre, après tant de vicissitudes. Le but et la portée de cet acte célèbre furent autres et bien plus considérables: il posa les premières assises de la monarchie universelle, un rêve que beaucoup de Papes firent tout éveillés. Étienne II le songea, ce rêve; Grégoire VII, Innocent III, Grégoire IX, Adrien IV, Boniface VIII s’épuisèrent en vains efforts pour le réaliser.

Elle fut fabriquée, probablement par Étienne II, certainement sous son pontificat[23], pour donner un point d’appui à ces ambitions. Si Constantin fut choisi comme donateur de préférence à tout autre, c’est que ce Prince, en transférant de Rome à Byzance la capitale de l’Empire, pouvait plus aisément passer pour avoir voulu laisser l’Occident au chef de la religion. Toute l’histoire, les monuments, les monnaies, les médailles, les partages successifs de l’Empire démentaient cette supercherie; mais quand les documents écrits sont rares, qu’on a une armée de scribes pour les falsifier, qu’on revendiquera bientôt le droit d’enseigner seul et d’imposer de force ce que l’on affirme être la vérité, on ne s’arrête pas devant un si mince obstacle.

Une première fable, celle du baptême de Constantin par le Pape Miltiade ou Melchiade, en 313, fut inventée. Après la fameuse bataille du pont Milvius et l’apparition du Labarum, Constantin, rentré à Rome en triomphateur, se décide à embrasser la religion Chrétienne et donne à son chef le palais de Latran transformé en église, de magnifiques ustensiles d’or et d’argent, patènes, ciboires, calices, burettes, pour le service des autels, lui assigne des revenus sur les deniers publics et lui concède des domaines dans la banlieue de Rome[24]. Un édit de tolérance envers les Chrétiens et la permission accordée au Pape d’ouvrir un Concile, pour apaiser la querelle de Cécilien et des Donatistes, complétaient cette légende assez bien tissue, sauf que dans l’épître où elle est narrée, le Saint Pape Melchiade parle du Concile de Nicée, tenu onze ans après sa mort: une misère! L’Église aurait pu se contenter de cette fiction honorable et profitable pour elle; mais quoi! un pauvre petit palais, quelques calices, quelques ostensoirs, de maigres revenus, c’était bien peu. Pas un mot là-dedans de la primauté de l’Évêque de Rome, ni de l’abandon des insignes impériaux et de la pourpre sénatoriale en faveur des prêtres, ni du partage de l’Empire, ni d’aucune clause qui permît au Pape de se dire le suzerain de tous les monarques, le distributeur de toutes les couronnes. Il fallait changer cela. On décida que Melchiade devait avoir subi le martyre, soit sous Maximin, soit sous Constantin lui-même; que ses Lettres, fabriquées par les Ariens, étaient autant d’impostures[25]; et une nouvelle histoire, celle du baptême par Saint Sylvestre, en 323 ou 324, fut mise en circulation. La supercherie réussit à merveille: interpolée au VIIIe siècle, dans les Actes de S. Sylvestre et le Liber Pontificalis du Pape Damase, qui peut-être est en entier apocryphe, elle fut prise au sérieux même par les adversaires de l’Église, Laurent Valla tout le premier. De quels arguments plus pressants il aurait fortifié sa réfutation s’il avait su que ce baptême, cause première de la Donation, était simulé comme elle!

Dans cette seconde fable, répétition de la première, mais revue, corrigée et augmentée, Constantin se montre d’abord le plus grand constructeur d’églises qui ait jamais vécu. Lui qui ne séjourna jamais à Rome, qui n’y fit que de courtes apparitions, il y bâtit en un rien de temps, in eodem tempore (Vie de Saint Sylvestre, Pape, dans la collection des Conciles, de Labbe), sept immenses basiliques; il en bâtit encore quatre autres à Ostie, dans la ville d’Albe, à Capoue, à Naples. L’énumération complaisante des richesses qu’il accumule dans ces églises a quelque chose de prodigieux; il y emploie l’or et l’argent en guise de plomb ou de fer, et sème les pierreries comme des cailloux. Ce ne sont partout qu’autels d’argent massif (une église à elle seule en a sept, pesant chacun deux cents livres); chancels ou grilles de chœur, aussi en argent, pesant mille livres; baldaquins, encore d’argent et pesant deux mille livres; patènes d’or, calices d’or enchâssés de pierreries, amphores, buires, burettes, brûle-parfums, encensoirs d’or, tabernacles d’or, chandeliers d’or, lanternes d’or. Suit une énumération considérable de domaines affectés à l’entretien de toutes les églises, ainsi déclarées propriétaires, par un acte longtemps regardé comme authentique, d’une foule de fermes, châteaux et villas, de milliers d’arpents de terre et de bois dans toutes les régions de l’Italie, de maisons à Rome, à Antioche, à Tarse, à Tyr, à Alexandrie, à Nicée en Numidie, sans compter des redevances en encens et en parfums, en nard, baume, storax, cannelle, safran, dues par la plupart des villes d’Orient. Ici la fraude atteint des proportions colossales, car nous pouvons nous fier à la rapacité des gens d’Église pour croire qu’ils ont dû réclamer, et durement, sinon le safran et la cannelle des rives de l’Euphrate, du moins les rentes des domaines, qui se trouvaient à portée de leur main, et que le pseudo-Constantin, en excellent économe, désigne très clairement, sur les territoires de Rome, de la Sabine, de Tibur, d’Albe, d’Ostie, de Capoue, de Naples.

La charte de Donation, qui vient à la suite de la Vie de Saint Sylvestre, se trouve ainsi amenée et préparée. Dans ce document d’une naïveté grossière, proportionnée à la crédulité d’alors, Constantin, attaqué de la lèpre, ayant épuisé tous les secours de l’art, s’adresse aux prêtres du Capitole, qui, après mûre réflexion, lui conseillent de prendre un bain de sang d’innocents. Plusieurs centaines d’enfants, enlevés aux premières familles de Rome, sont amenés au Capitole; on va les égorger pour remplir de leur sang une grande cuve, quand l’Empereur, pris de pitié, leur fournit des carrosses pour s’en retourner chez eux. En récompense, Saint Pierre et Saint Paul lui apparaissent la nuit suivante et lui enjoignent d’aller trouver Saint Sylvestre, Pape, quoiqu’il n’y en eût pas encore, qui le guérira en lui conférant le baptême. Constantin se rend à l’église, reconnaît dans les figures d’un tableau que lui montre Sylvestre les personnages de son apparition nocturne, et, frappé de stupeur, se fait baptiser: il sort de la piscine entièrement guéri, le corps blanc comme neige. Pour marquer sa vénération envers Saint Pierre et Saint Paul, ses charitables avertisseurs, il ordonne que l’on exhume pieusement leurs restes, les place de ses mains dans des caisses d’ambre, «que la force de tous les éléments ne pourrait rompre,» ferme ces caisses avec des clefs d’or, et bâtit pour les recevoir une église dans les fondations de laquelle il jette douze sacs de terre qu’il a portés sur ses épaules, en l’honneur des douze apôtres. Ces inventions sont tellement en dehors de tout bon sens, que Gratien a pris soin de les passer sous silence en insérant la Donation dans son Décret. Il est amusant d’y voir Constantin, néophyte et déjà docteur en théologie, discourir ex professo sur la Création, le péché originel, la fameuse pomme, le serpent tentateur, le Verbe, la Trinité, qu’il explique en fort bons termes, le Diable, l’enfer, la résurrection, le jugement dernier et tous les mystères; il se pique d’orthodoxie, lui qui doit protéger le premier schisme, et, ce qui était encore plus précieux pour les Papes, il y donne vingt-cinq ou trente fois à Sylvestre le titre de Summus Pontifex, qu’il garda précisément pour lui-même.

Le reste, tout aussi ridicule dans la forme, est plus sérieux au fond. Constantin y concède à l’Évêque de Rome la primauté sur tous les Évêques et Patriarches du monde, même sur le Patriarche de Constantinople, qui n’était pas encore fondée, puis il y reconnaît, en abandonnant Rome et l’Italie au Pape, «qu’aucun souverain terrestre ne doit avoir de pouvoir là où le souverain céleste a établi le chef de son empire;» ce sont les deux clauses capitales: le Saint-Siège a réussi à faire consacrer la première par le Concile de Trente et il a défendu la seconde jusqu’aux dernières extrémités; par la cession, fort vague d’ailleurs, que l’Empereur est censé faire, en outre, des Gaules, de l’Espagne, de la Germanie, de la Judée, de la Thrace et des Iles, il opère au profit des Papes, pour peu qu’ils sachent s’en servir, la constitution d’une des plus vastes monarchies du monde; par une autre clause, celle qui attribue aux Pontifes le droit exclusif de porter les ornements impériaux et aux simples prêtres les vêtements des sénateurs (la pourpre des Cardinaux n’a pas d’autre origine), il satisfait cette soif de distinctions honorifiques qui a toujours dévoré le clergé, et il le relève de son abjection originaire en le déclarant apte à remplir toutes les charges publiques, les plus hautes magistratures; enfin il place de ses propres mains sa couronne sur la tête de Sylvestre, qui refuse d’abord, avec une humilité comique dans un acte faux, puis, comme Pepin, il tient la bride de son cheval. Qu’un tel document ait jamais pu être produit et pris au sérieux, c’est ce qui donne une triste idée de l’impudence et de la sottise humaines; mais il avait un droit incontestable à figurer dans ce fameux recueil de Gratien, code du droit canon, où les Fausses Décrétales d’Isidore Mercator tiennent un si bon rang, où la monstrueuse falsification connue sous le nom de Constitutions Apostoliques est donnée comme d’une authenticité incontestable, avec le Liber Pontificalis du Pape Damase, et tant de Lettres de Papes, fabriquées ad majorem Dei gloriam. La Donation occupe, dans le Décret, la majeure partie de la Distinction XCVI, Canon XII, et vient à l’appui de propositions qui toutes sont destinées à établir sur des bases solides la suprématie Pontificale, et à défendre l’Église de l’ingérence séculière. Le Décret de Gratien est, pour le clergé, une œuvre tellement capitale, l’infirmation de la moindre de ses parties, à plus forte raison d’une pièce importante, est pour lui d’une telle conséquence, que dès que l’inauthenticité de la Donation de Constantin fut seulement soupçonnée, on s’efforça d’exonérer de cette supercherie l’auteur du Décret. Antoine de Florence, Nicolas Cusan, Volaterranus, par exemple, affirmèrent qu’elle ne se trouvait pas dans quelques anciens manuscrits, ce qui s’explique, puisque postérieurement à l’imprimerie, elle n’a souvent été éditée, en pays libres, en France et en Allemagne, qu’avec la glose infamante: Cette Donation est une supercherie; Hæc dona sunt mendacia. Ceux qui la désapprouvaient si catégoriquement ont bien pu la retrancher de leurs exemplaires, sans pour cela douter que Gratien l’eût recueillie. Gratien n’était pas si scrupuleux et Valla lui-même, dans un autre de ses ouvrages[26], le prend en flagrant délit d’imposture, mutilant un passage d’Isidore Mercator pour en tirer un sens exagéré, à propos du Symbole des Apôtres, récité au Concile de Nicée: falsifier ce qui est déjà faux, c’est un assez joli tour de force. Toutefois, subissant malgré lui l’ascendant d’un livre que l’on commentait dans toutes les écoles de droit, d’un auteur qui jouissait d’une si grande autorité, Valla refuse de croire Gratien capable d’avoir inséré la charte apocryphe parmi les Canons, et, sans doute pour ne pas avoir affaire à trop forte partie, préfère charger du délit un interpolateur imaginaire du nom de Paléa.

La Donation figure, en effet, dans le Décret, sous la rubrique Palea, qui lui est commune avec quelques autres documents du même genre, et qui a donné lieu aux plus bizarres interprétations. «Environ cinquante Canons, dispersés dans le Décret de Gratien, portent ce titre que l’on ne peut plus, et depuis longtemps, positivement expliquer. D’après les uns, Palea est une abréviation du nom propre de Paucapaléa, auquel on attribue l’interpolation de ces Canons dans le Décret de Gratien; mais si, en effet, Paucapaléa ou Protopaléa, un des premiers et des plus remarquables disciples de Gratien, compila plusieurs de ces Canons, tous ne sont pas incontestablement de lui. D’autres savants, comme Walter, pensent que ces passages ne s’étant trouvés dans l’origine qu’à la marge et ne provenant pas de Gratien lui-même, ne furent guère tenus en estime par les glossateurs qui les désignèrent comme de la paille, palea, en comparaison du pur froment de Gratien.» (L’abbé Goschler, Dictionnaire encyclopédique de la Théologie catholique, art. Paléa.) Valla tantôt adopte la première et tantôt la seconde de ces hypothèses, pour avoir devant lui un adversaire qu’il puisse prendre à partie, n’osant pas s’attaquer aux Papes, qu’il pensait bien, au fond, être les auteurs de la fraude, et pour s’amuser à jouer sur le nom de ce Paléa, homme de paille de la Papauté. Vraisemblablement, palea est la transcription du Grec παλαιά, sous-entendu γράμματα; les copistes qui ont mis cette indication en tête de quelques parties des Canons ont sans doute voulu marquer que ces documents étaient vieux et qu’ils en ignoraient l’origine[27]. De leur παλαιά, comme du Pirée, on a fait un homme: Paucapaléa, Protopaléa, aussi appelé Pocopaléa, Quotapaléa ou tout simplement Paléa, disciple de Gratien, d’une érudition consommée, d’un goût exquis, etc.! Par suite d’une méprise, peut-être intentionnelle, une rubrique est devenue un savant; un peu plus elle devenait un saint: que de personnages de l’histoire ecclésiastique n’ont pas d’autre droit à l’existence!

Laurent Valla ne fut pas le premier à soupçonner de fausseté la Donation; une telle supercherie, si grossière, ne pouvait pas être examinée de près sans qu’on en vît la trame. Dès 998, l’Empereur Othon III la dénonçait publiquement, dans une de ses Constitutions. Frédéric Barberousse sembla néanmoins l’admettre comme vraie, en principe[28], et Gervais de Tilbury, secrétaire de Othon IV, en reconnut, au nom de son maître, la validité; mais ces aquiescements, extorqués d’une façon plus ou moins adroite, ne signifient rien. Ils sont le fruit de la fameuse alliance du trône et de l’autel, deux despotismes faits pour s’entendre et, après maintes querelles, se réconcilier toujours aux dépens des peuples. En dehors des juristes papalins, bien peu d’esprits élevés, familiers avec les textes, faisaient le moindre cas d’une charte dont la rédaction est si ridicule, dont chaque clause dénonce la fraude, chaque phrase la sottise d’un scribe ignorant. En 1152, lorsque Eugène III argua de la Donation, que Gratien venait de produire au grand jour, pour disputer Rome au peuple, soulevé par Arnaud de Brescia, un des disciples de l’apôtre démocratique, Wetzel, écrivait à Frédéric Barberousse: «Ce mensonge ou plutôt cette fable hérétique, par laquelle Constantin passe pour avoir simoniaquement cédé à Sylvestre les droits de l’Empire sur la ville de Rome, est aujourd’hui dévoilé; les journaliers et les bonnes femmes en savent assez là-dessus pour fermer la bouche aux docteurs, si bien que le Pape et les Cardinaux n’osent plus se montrer en public, tant ils en sont honteux[29].» Il traite de même le baptême de Constantin par Melchiade, cette première fable dont nous avons parlé et qu’on essayait sans doute de remettre à flot, en voyant contester le baptême par Sylvestre. Dante paraît avoir cru à l’authenticité de la Donation; il en déplore les effets et la signale comme la principale cause de la corruption de l’Église, de l’avilissement du trône pontifical:

Hélas! Constantin, de quel fléau fut mère