Pour m’en tenir à ce fragment;
Je joignis un second étage,
Pour marquer les absurdités
De ces récits mal inventés...
Du temps de l’abbé de Voisenon, ce n’était plus un second ni même un troisième étage qu’on élevait: on surchargeait outre mesure de constructions parasites le frêle édifice. Voisenon résolut de le faire crouler en lui apportant sa pierre, le Sultan Misapouf; il se trompait: cette parodie des Contes de fées eut autant ou plus de succès que les vrais Contes, et l’abbé continua de s’exercer dans ce genre facétieux. Naturellement, ces bluettes n’étaient pas destinées à voir le jour; mais on sait l’histoire: dès qu’elles sont écrites, il se trouve toujours un secrétaire infidèle pour en prendre copie, et un coquin de libraire pour profiter de l’indiscrétion. Ainsi coururent sous le manteau le Sultan Misapouf, Tant mieux pour elle et la plupart des autres Contes de Voisenon, à la grande désolation de l’honnête Favart, qui se lamentait de voir affiché de la sorte «un homme respectable autant par ses mœurs que par son état.»
Aujourd’hui, la mode semble revenir à ces bagatelles du temps passé: on réédite avec luxe Boufflers, Caylus, Crébillon fils, Voisenon; Montcrif, Godard d’Aucourt, La Morlière et Fromaget auront leur tour. Mais il y a plus à laisser qu’à prendre dans ces jolis habilleurs de riens. Voisenon, en particulier, est très inégal; son Histoire de la Félicité, quoique courte, a des longueurs; Zulmis et Zelmaïde, Il eut raison, Il eut tort, Ni trop ni trop peu, sont insignifiants. Quand une bonne âme, Madame de Turpin de Crissé, crut devoir réunir ses Œuvres complètes (1781, 5 vol. in-8o), tout le monde s’aperçut que le sémillant abbé perdait plus qu’il ne gagnait, à être ainsi délayé en cinq tomes, et faisait la mine d’un papillon écrasé sous un in-folio. Tout récemment, M. Octave Uzanne a extrait de ce gros recueil tous les Contes de Voisenon[38]. Nous nous en tiendrons, pour notre compte, à ses deux ouvrages les plus célèbres, ceux où il se piquait d’avoir mis tout son art et reculé l’extravagance au delà des limites ordinaires: le Sultan Misapouf et Tant mieux pour elle, en complétant le recueil par la Navette d’amour, bluette sentimentale qui donne une idée suffisante de son savoir-faire dans le genre gracieux. Voisenon a l’haleine courte, c’est un auteur de petit format; il a fait fortune sous le manteau: qu’on puisse le fourrer dans la poche.
Mai 1879.