Les traductions en prose, quoique généralement bien pâles et bien effacées, donneraient donc encore l’idée la plus vraie du poème, si elles n’avaient le grave défaut d’accréditer cet ancien préjugé, que traduction et ennui sont une seule et même chose sous deux noms différents. On a oublié celles de Mirabaud et du comte de Tressan; elles appartiennent à ce genre faux qui sacrifie au prétendu bon goût les comparaisons luxuriantes, les métaphores hardies, tout ce qui constitue le nerf, l’originalité du style, et les remplacent par de pauvres fleurs fanées de collège. Les plus récentes, d’un exact et consciencieux travail, restent encore bien loin de l’original, dont la poésie s’est comme évaporée dans le passage d’une langue à l’autre; aussi a-t-on été amené à les aider du secours de l’illustration, à faire disparaître le texte sous les images.
Nous n’avons pas voulu nous priver entièrement de ce précieux auxiliaire, mais sans lui donner une part prépondérante. En tête de chaque chant, de vieux bois d’une ancienne édition de Venise[50], finement et savamment gravés à nouveau par M. A. Prunaire, ornent le texte sans l’absorber, sans faire passer la curiosité des yeux avant celle de l’esprit.
Au vers, qui impose toujours une gêne, qui force à des compromis et ne se pénètre plus intimement de la poésie du modèle qu’aux dépens de la littéralité; à la simple prose, muse pédestre, bien traînante et bien terre à terre pour suivre dans son vol le plus capricieux des poètes, nous avons préféré le système de traduction linéaire dont M. Léon de Wailly a donné dans son Robert Burns un excellent modèle, et qui se plie, comme le vers, aux inversions, aux tournures poétiques, aux hardiesses de langue, sans l’embarras du rythme, de la rime et de la césure. Une traduction n’est toujours qu’un reflet; Rollin disait: l’envers d’une tapisserie. Comparons celles qui sont obtenues par cette méthode à une image projetée dans l’eau et dont certains détails peuvent être affaiblis, mais qui conserve ses lignes et ses contours: le texte placé en regard aidera à la similitude. Arriver à ce que l’œuvre primitive se dessine aussi exactement dans la traduction qu’un objet placé devant un miroir, ce serait la perfection, et elle n’est pas de ce monde. Mais le lecteur a l’un à côté de l’autre le texte et sa reproduction; d’un seul coup d’œil il pourra rectifier celle-ci et lui rendre ce qui lui manque, si le miroir est un peu terne, si l’image y a perdu quelqu’une de ses vives couleurs.
Septembre 1879.
XV
DES HERMAPHRODITS
PAR JACQUES DUVAL[51]
Le traité des Hermaphrodits, du vieux médecin Rouennais Jacques Duval, est depuis longtemps classé parmi ces livres curieux et rares que les bibliophiles aiment à posséder et peut-être à lire. La singularité du sujet, que personne encore n’avait étudié si à fond et que l’auteur sut étendre bien au-delà de ses limites naturelles, lui valut au XVIIe siècle une renommée assez grande; la bizarrerie et la naïveté du style, les étonnants développements donnés à certains détails physiologiques, la lui ont conservée jusqu’à nos jours. Un médecin qui aujourd’hui reprendrait ce thème le traiterait sans doute autrement, sur des bases plus certaines et à l’aide d’observations mieux contrôlées; il ferait un livre plus scientifique, mais à coup sûr moins divertissant.