Mis sur les dents les plus grands médecins...

Bref, il ne s’en débarrassa que grâce à la décoction de gaïac, le «saint bois» si célèbre au XVIe siècle pour ses vertus curatives; Firenzuola reconnaissant en a célébré les louanges dans un de ses meilleurs Capitoli, In lode del legno santo, auquel appartiennent les stances qui précèdent. Toutefois, sa mort, arrivée en 1544 ou 1545, suivit de près le rétablissement de sa santé; du moins eut-il, comme ce malade dont parlait un médecin facétieux, la consolation de mourir guéri. Il avait commis l’imprudence de retourner à Rome, et il fut enterré près de son père, dans l’église de son ancienne Abbaye de Sainte-Praxède.

Cette longue maladie est cause sans doute que les Ragionamenti d’Amore, son œuvre capitale, restèrent inachevés. Ils furent publiés tels quels, avec quelques autres de ses ouvrages, par les soins de son frère Girolamo, sous le titre suivant: Prose di M. Agnolo Firenzuola, Florentino; in Fiorenza, appresso Lorenzo Torrentino, impressor ducale, 1552, in-8o. A la première Journée, composée des Entretiens préliminaires et de six Nouvelles, Firenzuola comptait en ajouter cinq, ordonnées sur le même plan. On retrouva plus tard dans ses papiers quatre autres Nouvelles, matériaux préparés d’avance pour une des Journées subséquentes; elles portent dans notre traduction les nos V, VI, VII et VIII. Nous les donnons toutes les dix, dans l’ordre adopté par les anciens éditeurs[61], qui modifièrent l’arrangement de Firenzuola pour faire entrer les dix récits dans le cadre d’une seule Journée. Tels qu’ils sont, ces contes plaisent par leur libre allure, leur ton enjoué, la perfection achevée de leur style, beaucoup plus que par les dissertations oiseuses et les conversations qui leur servent de transition ou d’entrée en matière; ils font vivement regretter que l’auteur n’ait pu en écrire davantage.

Janvier 1881.

XIX
LES HEURES PERDUES
D’UN CAVALIER FRANÇOIS[62]


Brantôme, entreprenant son long et mirifique Discours des Dames qui font l’amour et leurs maris cocus, craint de n’avoir jamais fini, s’il veut épuiser la matière, «car,» dit-il, «tout le papier de la Chambre des Comptes de Paris n’en sçauroit comprendre par escrit la moitié de leurs histoires, tant des hommes que des femmes.» Il déclare donc qu’il en écrira ce qu’il pourra et que, quand il n’en pourra plus, il quittera sa plume au Diable, ou à quelque bon compagnon qui la reprendra. Nous croirions volontiers que la plume du seigneur de Bourdeilles fut ramassée, non par le Diable, mais par le «Cavalier François», auteur anonyme de ces Heures perdues. Ce recueil de vingt-sept Nouvelles, toutes très piquantes et lestement troussées (la XXVIIIe et la XXIXe sont absolument apocryphes), est une suite naturelle des Dames galantes, et l’auteur mérite on ne peut mieux cette qualification de bon compagnon que Brantôme donnait à son continuateur futur. Certainement aussi il dut connaître Brantôme et vivre dans le même milieu. Avait-il eu entre les mains quelque copie manuscrite du Second Livre des Dames qui, à la rigueur, pouvait circuler dès 1605 ou 1610? C’est plus douteux, quoiqu’une de ses Nouvelles (III, l’Heure du Berger) reproduise la seconde anecdote du 1er Discours des Dames galantes.