Tous les curieux connaissent, tome IV du Ménagiana, une longue lettre de La Monnoye dans laquelle cet intrépide érudit, ce fin connaisseur en tant de doctes matières, s’adressant plus spécialement «aux amateurs de la gaie littérature», recommande à un sien correspondant anonyme, alors en Italie, la recherche d’une notable quantité de manuscrits uniques, de livres introuvables ou rarissimes: les Centons de Lælius Capilupus; le Philelphe in-folio de l’an 1502; les Trecento Novelle de Franco Sacchetti, non encore imprimées, ce dont il s’émerveille; les Novellæ Hieronymi Morlini, 1520, in-4o, avec privilège du Pape! le Petrus Delphinus de 1524, in-folio, etc. Arrivé aux Ragionamenti de P. Aretino, il pense qu’on doit en trouver assez facilement à Venise les plus anciennes éditions «prétendues faites à Turin, quoiqu’elles soient sûrement de Venise», dit-il, ce qui est vrai, et il ajoute:
«On trouve à la suite de la Première Partie un Dialogue merveilleux de l’Arsiccio Intronato. Vous en jugerez par le titre qui est la Καζζαρία. Un académicien Siénois, dont le vrai nom est Antonio Vignali de’ Buonagiunti, en est l’auteur. J’ai ce Dialogue manuscrit, et je voudrois bien avoir de même les sèze Sonnets que fit l’Arétin pour mettre au bas des figures gravées par Marc-Antoine, de Boulogne d’après les dessins de Jules Romain.»
En attendant les Sonnets, qu’il ne devait jamais réussir à se procurer, La Monnoye fut si charmé de la Cazzaria, ce «Dialogue merveilleux», qu’il le recopia diligemment et soigneusement, de sa minuscule écriture de savant habitué à ponctuer de pattes de mouche les marges des livres. Sa copie passa entre les mains de Charles Nodier, qui mit au-devant cette petite Note:
«S’il y a quelque chose de plus rare que la Cazzaria d’Antonio Vignale, c’est la copie de la Cazzaria faite de la main de La Monnoye. Je n’ai pas eu le choix entre le livre et le manuscrit, mais il me semble que j’aurais été fort embarrassé de choisir.»
Un simple regard jeté sur la Table des Matières justifiera aux yeux du lecteur intelligent l’estime toute particulière que La Monnoye et Nodier faisaient de ce livre singulier, d’un esprit si fin, d’une érudition si peu commune. Nous n’avons chez nous que le Moyen de parvenir où des problèmes de même nature aient été abordés avec cet aplomb magistral. L’auteur connaissait-il la Cazzaria et s’en est-il inspiré? Quelques ressemblances ont pu le faire croire. Ainsi le conte des Trois Filles se trouve dans tous les deux (Cazzaria, voy. pag. 33 et 35, et Moyen de parvenir, chap. LXIII), avec quelques modifications toutefois, car, dans ce dernier, les trois filles sont trois Nonnes, et l’Abbesse vient les mettre d’accord en leur faisant part de sa propre expérience: au lieu d’un morceau à trois mains nous avons un morceau à quatre mains. Les motifs de la prééminence dont jouit ce que nos pères appelaient Messire Luc sont exposés dans le Moyen de parvenir, ch. XLI, à peu près comme dans la Cazzaria. Une autre question bien intéressante: Perche pisciando si tirin le coreggie, est aussi posée dans le Moyen de parvenir, chap. XL, mais il est donné du fait une tout autre raison; enfin, Béroalde de Verville revient à deux reprises, chap. LV et XCIV, sur le problème capital qui est le sujet même ou tout au moins le prétexte de la Cazzaria, savoir: Perche i coglioni non entrino...; il pose la question par deux fois et n’en indique aucune solution, quand il aurait pu satisfaire la curiosité du lecteur sans se mettre en frais d’invention, s’il avait lu la Cazzaria. Tout compte fait, les points de contact que présentent les deux ouvrages sont peut-être plutôt de simples rencontres que des emprunts, et pour l’ensemble, la forme, le style, on ne peut noter entre eux que des dissemblances très accusées: autant le Moyen de parvenir, avec ses conversations à bâtons rompus, ses coq-à-l’âne perpétuels, est embrouillé, confus, d’une lecture pénible, malgré tous les bons mots, tous les jolis contes dont il est semé, et qui aident à digérer ce galimatias, autant la Cazzaria est claire, limpide, méthodique, écrite tout du long d’un style agréable et soigné, qui n’est pas sans avoir quelque prétention au style académique.
Ce fut peut-être le morceau de réception de son auteur, lorsque entre 1525 et 1530 il fonda dans sa ville natale, à Sienne, l’Académie des Intronati, c’est-à-dire des Stupides, des Hébétés, et y gagna haut la main le titre d’Archi-Intronato. Il y converse avec un autre académicien, le Sodo (Marcantonio Piccolomini), et mentionne un certain nombre de ses confrères, qu’il désigne seulement par leurs surnoms: le Musco, le Discreto, l’Importuno, le Folletico, l’Impassionato, l’Affumicato, le Svegliato, l’Ombroso, l’Accorto, le Circoloso, le Duro, le Caperchia, le Soppiatone, le Sosperone, etc.; comme il invoque leur témoignage sur quelques points controversés et rapporte leurs opinions, on peut conjecturer qu’ils s’occupaient assez ordinairement des matières traitées dans la Cazzaria, mais sauf l’Affumicato, le Svegliato et l’Ombroso, que l’on sait être le comte Achille d’Elci, Diomede Borghesi et Figliuccio Figliucci, ils sont tous parfaitement inconnus. Il en est de même du Bizarro et du Moscone, dont le premier est supposé écrire au second la jolie lettre qui sert d’introduction au volume.
Sans la Cazzaria, Vignale (ou Vignali) de’ Buonagiunti ne jouirait pas lui non plus d’une bien grande notoriété. On ignore la date de sa naissance; et tout ce qu’on sait de lui, c’est qu’il mourut en 1559, banni de Sienne, et secrétaire du Cardinal Cristoforo Madrucci, gouverneur de Milan. Il n’a composé de plus qu’une comédie en prose, la Floria, imprimée après sa mort, en 1560, et très rare (Fontanini et Apostolo Zeno la disent extrêmement licencieuse), et une Lettre sur les proverbes à double sens (Alcune Lettere piacevoli, una dell’Arsiccio Intronato [Antonio Vignale] in proverbj, e l’altre di Alessandro Marzj, Sienne, 1587, in-4o). Cette faible contribution à l’éclat littéraire de l’Italie n’aurait guère attiré sur lui les regards de la postérité: il doit uniquement de se survivre au Dialogue fescennin, comme l’appelle Apostolo Zeno, que nous réimprimons et dont nous avons essayé de faire passer dans notre langue les spirituelles excentricités.
Les bibliographes mentionnent quatre anciennes éditions, toutes sans date, de la Cazzaria, et aujourd’hui introuvables[76]. Le libraire Molini prétendait en avoir vu une imprimée à Venise, en caractères Italiques, et portant la date de 1531. C’est en effet vers cette époque qu’elle dut paraître. Dans sa Priapea, imprimée en 1541, Niccolo Franco prête ces paroles à l’auteur, dédiant son livre au Dieu des jardins:
Priape, je suis l’Arsiccio, Archi-Stupide,
Et en la Stupidité le premier de tous;