Pour qui avait suivi toutes les phases de la discussion, Larcher et Gesner étaient innocentés; Voltaire restait convaincu d’avoir noté d’infamie un livre sans le connaître. Mais ces temps sont loin; personne aujourd’hui ne lit Larcher pour son plaisir, et le Dictionnaire philosophique est dans toutes les mains. Voilà pourquoi on croit généralement que Gesner a développé le plus scabreux des paradoxes et fait une apologie en règle d’un vice honteux. Nous pourrions citer au moins un de ceux qui, se fiant à Voltaire, ont propagé l’erreur mise par lui en circulation, et affirmé que cette dissertation n’est qu’un tissu d’invectives; mais nous ne voulons faire de la peine à personne.
Gesner, écrivain des plus doctes et plus estimé encore pour son caractère que pour son savoir, professeur de Belles-Lettres à l’Université de Gœttingue, puis bibliothécaire de cette université, ne pouvait écrire qu’une défense de Socrate, une réfutation des calomnies dont on a obscurci sa mémoire, et que la langue a attachées à son nom d’une manière en quelque sorte indélébile par les mots de socratisme et d’amour socratique. Inquiet et tourmenté, comme il l’assure, de voir peser sur le père de la Philosophie de si indignes soupçons, il a voulu remonter aux sources, compulser tout le dossier et reviser le procès sur les pièces mêmes. Il l’a fait d’une façon non moins ingénieuse que savante dans cette dissertation lue à l’Académie de Gœttingue en Février 1752, recueillie dans les Mémoires de cette Académie (t. II, p. 1), dans les Opuscula diversi argumenti de l’auteur et tirée à part en 1769 (Utrecht, in-8o). C’est cette dernière édition que nous avons suivie pour la réimprimer et la traduire, ce qui n’avait jamais été fait en Français, ni probablement dans aucune autre langue. Gesner a-t-il réussi à disculper entièrement Socrate? Nous l’espérons; mais nous étions de son avis avant d’avoir lu son livre, et, comme personne ne l’ignore, c’est surtout chez ceux qui pensent comme lui qu’un auteur, si bon dialecticien qu’il soit, porte la conviction. Les esprits mal faits qui inclinent à l’opinion contraire, et ceux-là seront toujours difficiles à persuader, persisteront peut-être à trouver singulier que Platon, interprète de Socrate, ait si souvent parlé de l’amour; qu’il ait consacré trois de ses plus beaux dialogues, le Lysis, le Phèdre et le Banquet, à cette brûlante passion; qu’il l’ait tant de fois soumise aux analyses les plus délicates, expliquée par les conceptions les plus poétiques, et que jamais, sauf un moment, dans l’admirable épisode de Diotime du Banquet, il ne soit question de la femme.
Janvier 1877.
III
UN VIEILLARD
DOIT-IL SE MARIER?
DIALOGUE DE POGGE[3]
C’est au savant éditeur Anglais William Shepherd que l’on doit la connaissance de ce Dialogue. Auteur d’une excellente étude sur Pogge (Life of Poggio, Londres, 1802, in-8o), Shepherd regrettait vivement la perte de ce morceau littéraire, non inséré dans les Œuvres complètes ni imprimé à part, et qu’il restait peu de chances de retrouver. On savait que Pogge l’avait composé quelque temps après son mariage, comme pour se disculper vis-à-vis de ses amis de ses noces tardives; qu’il était primitivement dédié à Cosme de Médicis; que, des deux interlocuteurs, l’un y blâmait, l’autre approuvait le mariage d’un vieillard avec une jeune fille; qu’enfin Apostolo Zeno en avait eu en sa possession une copie; mais là se bornaient les renseignements. W. Shepherd en découvrit par hasard un manuscrit, en 1805, à Paris, dans le dépôt de la Bibliothèque Nationale, et se hâta de le publier sous ce titre: Poggii Bracciolini Florentini Dialogus, An seni sit uxor ducenda, circa an. 1435 conscriptus, nunc primum typis mandatus et publici juris factus, edente Gulielmo Shepherd (Liverpooliæ, typis Geo. F. Harris, 1807, in-8o). C’est cette édition, la seule qui ait été faite[4], que nous avons suivie; comme elle est assez rare, et que d’ailleurs ce dialogue n’a jamais été traduit en Français, c’est pour ainsi dire un ouvrage inédit que nous offrons aux lecteurs.
Ce morceau valait la peine d’être tiré de l’oubli, tant en faveur de la nouveauté de la thèse, un paradoxe finement traité, que pour sa valeur littéraire; il est écrit avec cette bonne humeur, cet enjouement dont Pogge a marqué tous ses ouvrages, sans préjudice de ces qualités pittoresques qu’il recherchait parfois aux dépens de la pure Latinité. Son ordonnance rappelle, avec plus de laisser-aller (ce qui en double le charme), celle de ces beaux dialogues antiques qu’il arrachait aux catacombes des monastères, et dont il se nourrissait l’esprit en les recopiant avec amour. Il y a mis toute son ingéniosité, car c’était sa propre cause qu’il plaidait. Il s’agissait pour lui, non-seulement d’excuser le mariage d’un homme de cinquante-cinq ans, ce qui après tout n’est pas un crime, mais surtout de démontrer par vives raisons que c’est avec une jeune fille, non avec toute autre, qu’on doit se marier à cet âge. C’était là pour Pogge le point capital, car en épousant, dans son arrière-saison, une jeune fille d’une grande beauté, dans toute la fleur de ses dix-huit ans, il abandonnait une vieille maîtresse qui, quatorze fois de suite, l’avait rendu père de famille.