Et toujours jalousie la trimballe et martèle:
C’est, pour dire le vrai mot, cette noble
Putain errante, qui, vorace de chibres,
En a dépeuplé l’un et l’autre hémisphère.
La follette volontiers tombe d’accord
Pour quatre écus, et à qui en cachette
Lui en donne deux, ne fait la sourde oreille.
Les contemporains savaient bien que l’Errante et la Zaffetta n’avaient rien de commun entre elles; Hubaud gourmande donc à tort Apostolo Zono qui, seul de tous les bibliographes, avait conservé ce souvenir et distingué l’héroïne du Trente et un de celle de la Puttana. On trouverait encore quelques renseignements sur cette dernière dans le Lamento d’Elena Ballarina detta l’Errante, de Niccolò Ponte, l’une des pièces du recueil intitulé Poesie da fuoco. Voilà un point parfaitement éclairci.
Une autre difficulté est un peu plus malaisée à se résoudre: elle est relative à la date de la Puttana errante. La plupart des bibliographes croient que le Poème parut en 1531, mais ils en donnent des raisons si mauvaises, que Hubaud n’a pas eu de peine à croire qu’il les prenait en faute. Ainsi La Monnoye se fonde sur ce passage d’une lettre de Bernardo Arelio de l’Armellino, du 17 Octobre 1531, adressée à l’Aretino: Ho veduto di nuovo una Puttana errante, condutta in fino qua a Turino, et la bella festa che li fanno queste madonne intorno; «J’ai vu dernièrement une Putain errante, qui a poussé jusqu’à Turin, et la belle réception que ces dames lui ont faite.» Bien évidemment, il s’agit là d’une courtisane en tournée, non du poème de Veniero, et ceux qui ont accepté l’interprétation fautive donnée par La Monnoye à ce passage se sont payés de mots. Mais Hubaud erre à son tour en disant qu’une forte raison, à laquelle il est étonné que nul n’ait songé et qui lui fait rejeter une édition de la Puttana errante en 1531, c’est qu’à cette époque Angela Zaffetta n’avait pas plus de treize ans, qu’elle était par conséquent incapable d’avoir accompli tant d’exploits, fait tant de voyages; puisque la Zaffetta n’est point l’héroïne de la Puttana, son âge ne peut nous fournir là-dessus aucun éclaircissement. Appuyé sur cette forte raison, qui ne vaut rien du tout, il reporte à sept ou huit ans plus tard la première édition du Poème. Cependant il avait lu le Capitolo de l’Aretino au duc de Mantoue, et on peut y trouver une indication importante.
Pietro Aretino était fier d’avoir dans le Veniero un si brillant disciple, un poète d’une langue si acérée, d’un vocabulaire si riche en invectives; il ne s’est pas contenté d’écrire le mirifique Sonnet qui se lit en tête du poème et dans lequel il propose de donner un clystère d’encre, ni plus ni moins, à Homère et à Virgile, en l’honneur du chantre de la Puttana: il a redoublé d’éloges en envoyant l’œuvre, dans sa nouveauté, à son grand ami et protecteur le duc de Mantoue. Voici la fin de ce Capitolo qui, comme tous les autres et beaucoup des Lettres de «l’homme divin», avait pour but de hâter l’arrivée d’une gratification en retard: