Antonia. Et pour quelle raison?
Nanna. Pour les raisons qu’allègue la Légende de la Putain errante de Venise[99].»
Une opinion toute semblable est soutenue dans le Chant III de la Puttana errante. Dans le Philosophe, Lisa, chambrière d’une courtisane, parle en ces termes de sa maîtresse: «Elle lit la Pippa et l’Antonia» (c’est-à-dire les deux parties des Ragionamenti), «et prétend que leurs roueries sont des sottises, bonnes seulement à duper des nigauds. Le Livre de l’Errante dit qu’au bout de sept années d’études un écolier sur mille s’instruit jusqu’à savoir deux H, mais que, dans le putanisme, en sept jours rien n’y manque (Acte II, scène VII).» Il serait difficile de ne pas voir là un souvenir des débuts du Chant IV; toutefois, les citations sont bien peu textuelles, et les formules vagues dont se sert l’Aretino: la Légende de la Putain errante de Venise, le Livre de l’Errante, ne conviennent pas parfaitement à un poème qui devait être dans sa nouveauté soit en 1534, date de la première Partie des Ragionamenti, soit encore en 1537, date de la comédie du Philosophe. Existait-il, sous le titre de Puttana errante, une vieille légende, antérieure au poème de Veniero, et que celui-ci aurait suivie de très près, en la brodant comme un canevas? Cette supposition avait d’abord été adoptée par nous, et nous avons donné le fait comme certain dans une note au passage des Ragionamenti cité plus haut (Tome I, page 15). Nous ne sommes plus aussi affirmatif aujourd’hui: une pareille hypothèse nous semble, réflexion faite, s’accorder assez mal avec le génie tout primesautier du Veniero, qui ne devait guère se plier à suivre péniblement le sillon tracé par un autre; elle tombe d’elle-même si l’allusion à l’érection du marquisat de Mantoue en duché, relevée dans le Capitolo, paraît suffisante pour qu’on place aux environs de 1531 l’envoi de cette pièce, et par conséquent du poème. Dans ce cas, ce serait bien à l’œuvre de son disciple, parue quelques années avant les Ragionamenti, qu’aurait fait allusion l’Aretino.
Décembre 1883.
XXX
DOUTES AMOUREUX[100]
Les manuels de Cas de conscience sont des livres fort curieux, à ce point que l’autorité ecclésiastique en réserve quelques-uns ad usum confessorum, et les interdit aux profanes, de peur que ceux-ci ne deviennent trop doctes en certaines matières. Ces excellents casuistes sont, en effet, instructifs à la façon de ce prédicateur dont parle Pogge[101], qui tonnait en chaire contre un mari assez avisé pour «natibus uxoris pulvinum subjicere», afin d’augmenter l’attrait du déduit: dans le conte, un paroissien quitte le sermon et rentre bien vite chez lui essayer de la recette. Les Sanchez, les Benedicti, les Diana, les Billuart, les Liguori, les Sinistrari et, de nos jours, les Settler, les Gury, les Rousselot, les Craisson, les Bouvier, les Debreyne, nous en apprendraient bien d’autres que ce naïf prédicateur. Voulez-vous savoir ce que c’est que de connaître sa femme more canino? Benedicti vous le dira, et s’il n’ajoute pas: