Dulaure était à cette époque en train de publier son grand ouvrage: Histoire physique, civile et morale de Paris (1821-22, 7 vol. in-8o), que dans les éditions suivantes il porta à dix volumes, et qui fut, avec l’Esquisse historique des principaux événements de la Révolution (1825, 4 vol. in-8o), le travail de toute la dernière partie de sa vie. L’Histoire de Paris est restée justement estimée, et l’on peut dire populaire. Moins prolixe que Sauval pour tout ce qui regarde la topographie Parisienne, les accroissements successifs de la ville, ses édifices civils, ses églises, ses fondations pieuses, moins copieux que D. Félibien et Lobineau en chartes, ordonnances, règlements, etc., Dulaure est très supérieur à ses devanciers par la façon dont il a mis en œuvre ses savants matériaux. Paris ayant été naturellement le théâtre des principaux événements de notre histoire, c’est une histoire de France vue dans son ensemble qu’il nous présente en retraçant celle de la capitale. Dulaure n’a pas la flamme d’un Michelet, mais il est exact et véridique, n’avançant guère un fait, une assertion, qu’il ne l’appuie d’un document. Il est surtout curieux des particularités, des anecdotes; c’est l’homme qui a colligé avec le plus de soin dans les chroniques, les mémoires, les registres du Parlement et de la Chambre des Comptes, les sermons des prédicateurs, tout ce qui pouvait ruiner les superstitions religieuses, décrier les mœurs et les institutions de la Monarchie.
Il nous reste à dire un mot du mythologue. Dulaure a porté dans ce genre de recherches, où il excellait, la netteté de vues, la conscience, l’exactitude, qui lui étaient particulières; il a rassemblé autour des questions qu’il se proposait d’élucider une telle quantité de textes, de citations empruntées aux auteurs anciens et modernes, qu’on s’émerveille de la variété et de l’étendue de ses lectures. Ses travaux sont d’autant plus dignes d’éloge, qu’il marchait dans une voie à peine frayée et ne trouvait que de faibles soutiens soit dans l’Origine des cultes de Dupuis, du système duquel il s’écarte considérablement, soit dans les monographies de l’abbé Mignot, de Court de Gébelin et du président De Brosses, qui n’avaient traité que des points tout à fait spéciaux. Une comparaison du système de Dulaure avec ceux de ses devanciers et des mythologues plus récents, Creuzer, Guigniaut, Alfred Maury, nous entraînerait trop loin; disons seulement qu’il a sur tous l’avantage d’être très simple et d’offrir, par conséquent, les plus grandes chances de vraisemblance, car l’homme des anciens âges n’a pas dû être le métaphysicien subtil que suppose la Symbolique de Creuzer.
Contrairement à Dupuis, qui voit dans le Sabéisme, c’est-à-dire dans l’adoration des astres, l’origine de tous les cultes, Dulaure montre jusqu’à l’évidence qu’il y eut des cultes bien antérieurs aux connaissances astronomiques dont le Sabéisme montre l’homme en pleine possession; que les premiers objets de son adoration superstitieuse furent des objets naturels: les montagnes qui bornaient son horizon, les forêts impénétrables qui servaient de barrières aux tribus, les fleuves, les sources bienfaisantes où il buvait, la mer infranchissable pour lui et qui le frappait d’étonnement, puis les pierres extraites des montagnes sacrées, les bornes posées solennellement comme frontières entre les nations, comme limites entre les patrimoines.
Pour ce qui est du culte du Phallus, par dérogation à son système, Dulaure lui donne une origine planétaire; il est, en effet, associé au signe zodiacal du Taureau dans les plus anciens documents que l’on ait sur lui. Ce point de vue est peut-être contestable; mais on rendra du moins cette justice à Dulaure, qu’il n’a rien négligé pour nous donner de ce culte singulier l’exposé le plus ample et le plus lumineux. Il en a suivi les développements et les ramifications dans tous les temps et dans tous les pays, jusqu’à nos jours où sous des noms divers il s’est clandestinement perpétué. Lui seul est complet; qu’on lise après lui les quelques pages éparses sur ce sujet dans la Symbolique, les quelques lignes que lui consacre Alfred Maury dans son Histoire des religions de la Grèce antique! Il sait de plus intéresser par la variété, l’abondance des renseignements et des citations, la clarté du récit. Dulaure n’occupe point parmi les mythologues le rang qui lui est légitimement dû.
Janvier 1885.