Les Latins, qui reculaient si peu devant la crudité des mots, avaient en même temps des termes atténués d’une bien plus grande délicatesse que nous-mêmes. Les traducteurs Français des grands satiriques Latins auraient donc pu tenter d’enrichir notre langue érotique en y faisant passer les hardiesses de Juvénal, de Perse, de Pétrone, de Martial surtout, dont le vocabulaire est si opulent. Leurs essais n’ont été jusqu’à présent qu’insuffisants ou ridicules. Trois traductions assez estimées de Martial: celle de l’abbé de Marolles, une seconde attribuée sur le titre à des «militaires», et qu’on croit être de Volland, la troisième de Simon de Troyes et publiée par Auguis, ont été examinées à ce point de vue par Éloi Johanneau[125]. On se ferait difficilement une idée de leur niaiserie. L’abbé de Marolles traduit Priapus par visage!

Gallo turpius est nihil Priapo,

(I, 36.)

«Il n’y a rien de plus vilain que le visage d’un prêtre de Cybèle.» Il rend futuere, par «cajoler, se divertir, passer le temps, aimer, entretenir, avoir une entrevue»; fututor par «galant, effronté»; sa manie de décence quand même le conduit tout droit à faire des contre-sens d’écolier, comme lorsqu’il traduit pædicare par «faire l’amour»; ailleurs il dit que c’est «faire d’étranges choses», ce qui, sans être meilleur, montre pourtant qu’il comprenait. Il a le privilège des périphrases souvent plus lestes que le mot propre de l’original; il traduit mentula par «je ne sçay quoy qui fait aimer les hommes», et ajoute en note: «Quelque lasciveté, sans doute»; ailleurs, c’est «quelque chose que l’on porte». Inguina, c’est: «ce que je ne puis nommer»; canus cunnus, «une vieille passion»; vellere cunnum, «farder sa vieillesse»; percidi, équivalent de pædicari, «se faire gratter». Il abuse de «quelque chose»; ce «quelque chose» rend les mots les plus divers: mentula, c’est «quelque chose», inguina «quelque chose», qu’il s’agisse de l’homme (VII, 57) ou de la femme (III, 72), et culus est «quelque autre chose» (III, 71).

Les «militaires» ou Volland se sont dressé à l’avance une espèce de Barême; ils traduisent constamment les mêmes mots Latins par les mêmes mots Français auxquels ils donnent un sens conventionnel: futuere par «aimer, forniquer»; entre femmes (VII, 69) c’est aussi «forniquer»; fututor, par «amant, amateur»; vulva, barathrum, cunnus, par «anneau»; mentula, penis, columna, veretrum, par «béquille», s’inspirant sans doute de la chanson de Collé: La béquille du Père Barnaba; fellare et lingere par «breloquer», d’où fellator, «breloqueur», et fellatrix, «breloqueuse»; irrumare, qui signifie une chose, et percidere, irrumpere, qui en signifient une autre, par «se faire breloquer»: contre-sens énorme du moment qu’ils prennent «breloquer» pour l’équivalent de lingere et de fellare. Ce mélange de breloques, de béquilles et d’anneaux, nous donne des «breloqueurs et breloqueuses d’anneaux», une «béquille énervée», une «béquille en fureur», une béquille qui «apprend une route inconnue»; ailleurs, des «testicules de cerf remplacés par une jeune béquille»; un «anneau qui parle», des anneaux «qui se réjouissent». De temps à autre, ils veulent cependant varier un peu: ils traduisent alors pædicare, tantôt par «faire des polissonneries», et tantôt par «jouer le second rôle», ce qui montre combien peu ils savent ce qu’ils disent; fellator par «fripon», pædico par «badin», et continuellement confondent le rôle actif avec le rôle passif.

Simon de Troyes, et son reviseur Auguis, n’entendaient pas beaucoup mieux le Latin, car pour eux le pædico est un Ganymède (VI, 33); ils affectionnent les périphrases les plus pompeuses: mentula, organe des plaisirs, frêle instrument des amours, intention directe; cunnus, ceinture de Vénus; colei, les recoins les plus secrets du corps; pædicare, se livrer à une débauche irrégulière, avoir des habitudes vicieuses. Encore ces périphrases, toutes niaises qu’elles sont, feraient-elles croire qu’ils comprennent; mais non: ils traduisent periclitari capite, par «perdre la tête»!

La seule bonne méthode de traduction que l’on doive, suivant nous, appliquer aux érotiques Grecs et Latins, est celle qui s’impose comme règle de dire à mots couverts seulement ce que l’auteur a dit à mots couverts, de ne pas mettre de périphrases où il n’en a pas mis, de rendre le mot propre par le mot propre, et les métaphores par des métaphores semblables, tirées des mêmes termes de comparaison. Traduire autrement sera toujours donner une idée fausse du goût personnel de l’auteur, de ce qui constitue son style ou sa manière. Mais le mot propre serait souvent bien plus obscène en Français qu’il n’était en Latin; les dérivés populaires de cunnus, colei, futuere, les équivalents de pædico, de cinædus, sont absolument ignobles, et les termes Latins ne l’étaient pas, du moins au même degré[126]. Pour obvier à cette difficulté, rien n’empêche qu’on ne francise tous ceux qu’on pourra, conformément au génie de la langue. Mentule, gluber, vérètre, quelques autres encore, se trouvent dans Rabelais; irrumation, fellation, dans La Mothe Le Vayer; l’abbé de Marolles a osé fellatrice; pourquoi ne dirait-on pas fellateur, pédicon et pédiquer, fututeur, drauque, cinède, cunnilinge, liguriteur, exolète, irrumer, etc.? Ces mots, nous objectera-t-on, ne seront compris que de ceux qui savent le Latin, et le traducteur doit se faire entendre de tout le monde. Mais n’en est-il pas de même de sesterce, modius, laticlave, pallium, atrium, impluvium, vomitoire, vélite, belluaire, et de tant d’autres termes francisés depuis longtemps par les archéologues? Les définitions vagues qu’en fournissent les Dictionnaires: monnaie, mesure Romaine, partie du vêtement, de l’édifice Romain, soldat, gladiateur, donnent-elles la valeur précise du mot à celui qui ignore le Latin et les mœurs de l’ancienne Rome?

Le Dictionnaire érotique de Nicolas Blondeau ne fera pas faire de grands progrès dans cette voie aux chercheurs de traduction exacte et littérale. L’auteur, et François Noël qui l’a complété, sont tous les deux des partisans à outrance de la périphrase, qui enveloppe le mot comme une orange dans du papier, et de l’équivalent, qui n’équivaut jamais, qui est toujours au-dessous, au-dessus ou à côté de l’expression dont il s’agit de rendre l’énergie, la grâce ou la finesse. Il n’en est pas moins curieux par le nombre, l’abondance de ces équivalents, de ces périphrases patiemment colligées dans les auteurs ou plaisamment imaginées, et dont quelques-unes sont de véritables trouvailles[127]. Publié en son temps, il eût été le premier, ce qui est la meilleure excuse de ses imperfections et de ses lacunes: la série des mots et surtout des locutions érotiques est loin d’être complète dans les volumineux Glossaires d’Henri Estienne, de Forcellini et de Du Cange, et la difficulté de trouver l’acception spéciale au milieu d’une foule d’autres, fait qu’on songe rarement à y avoir recours. Resté si longtemps manuscrit, il a été devancé par un autre, bien connu des amateurs, le Glossarium eroticum linguæ Latinæ, sive theogoniæ, legum et morum nuptialium apud Romanos explanatio nova, auctore P. P. (Parisiis, 1826, in-8o), auquel on croit qu’Éloi Johanneau a collaboré, mais dont l’auteur est resté incertain[128]. Ce recueil est d’une utilité incontestable pour tous ceux qui veulent lire et comprendre les érotiques ou satiriques Latins; il abonde en citations qui éclaircissent les passages obscurs ou douteux, mais les explications sont en Latin, ce qui laisse à celui de Blondeau et Noël une certaine supériorité. La comparaison des deux ouvrages est instructive et montre les difficultés d’un pareil genre de travail. Rien que dans la lettre A, nous relevons chez Noël et Blondeau soixante-quinze mots ou locutions qui ne se trouvent pas, au moins à cette place, dans le Glossarium dit de Pierrugues; en revanche, celui-ci en a deux cent vingt-huit négligés par ses devanciers, et vingt-deux articles seulement sont communs aux deux recueils. De plus, si on les collationne avec l’Index du Manuel d’Érotologie, on se convainc que près de la moitié des mots commentés par Forberg ne se trouvent ni dans l’un ni dans l’autre. Une refonte générale de ces trois ouvrages, sur un bon plan, donnerait un résultat sinon parfait, du moins très satisfaisant.

Il nous resterait, en terminant, à dire un mot de la langue érotique contemporaine; mais quoique nous ayons des «naturalistes», qui ne reculent pas devant les mots, et même des «pornographes», on serait embarrassé de relever chez eux les éléments d’un vocabulaire original, qui leur soit propre. Les plus timides ou les moins maladroits s’essayent dans les réticences, les sous-entendus de Laclos et de Crébillon fils; mais comme ils n’ont pas l’art exquis et la finesse de ces maîtres, on devine l’intention qu’ils avaient de dire quelque chose, plus qu’on ne voit clairement la scène qu’ils ont voulu décrire. D’autres se sont fait avec des crudités du vieux Français, mélangées à des trivialités du faubourg, à ce que Richepin appelle la gueulée populacière, une langue hybride, bâtarde, assez écœurante, et il en est une pire encore, celle dont Alfred Delvau s’est constitué hardiment le lexicographe dans son Dictionnaire de la langue verte, puis dans son Dictionnaire érotique moderne. Nos pères avaient déjà, pour désigner ces bonnes filles dont le métier est de faire plaisir aux hommes, un nombre plus que suffisant d’appellations désobligeantes: carogne, catau, catin, coureuse, créature, donzelle, drôlesse, gueuse, gourgandine, poupée, putain; comme nous sommes plus riches! nous avons: allumeuse, baladeuse, blanchisseuse de tuyaux de pipes, bouchère en chambre, chahuteuse, chameau, chausson, crevette, éponge, gadoue, gaupe, gibier de Saint-Lazare, gonzesse, gouge, gouine, grenouille, loupeuse, marmite, menesse, morue, omnibus, paillasse, peau, pierreuse, punaise, rouchie, rouleuse, rutière, sangsue, taupe, tireuse de vinaigre, tocandine, toupie, traînée, vache, vadrouille ou vadrouilleuse, et vessie! Ce que peuvent être les locutions imagées où ces termes choisis entrent en combinaison avec d’autres de plus basse catégorie encore, on le conçoit sans peine. Ni l’énergie ni le pittoresque ne leur manquent; mais à part quelques bonnes et vertes Gauloiseries, ce vocabulaire est par trop ordurier. Malgré toutes les raisons qu’on peut donner en faveur du parler à la bonne franquette et contre la pruderie bégueule, nous penchons à partager l’aversion de beaucoup de gens pour ces mots que l’on nous dit être la langue de l’amour, et qui sentent mauvais, qui font sur le papier comme des taches malpropres. Nous sommes volontiers de l’avis de La Fontaine:

L’Amour est nu, mais il n’est pas crotté.