Le .iii. chapitre.

Aussi tost que fierabras eust finee sa parolle l'empereur charles qui bien l'avoit escouté tout esmerveillé de son languaige va demander Richard de normandie auquel il demanda qui estoit ce turc qui avoit ainsi a haulte voix crié la valeur de sa personne car ce dist charles je l'ay bien escouté quant il a dit qu'il ne fauldroit point jusques a six des plus chevalereux de mon exercite auquel richart duc de normandie va respondre. Sire roy c'est ung homme riche a merveilles et ung des fors qui oncques fut né de mere. et si est sarrazin de si grant fierté qu'il ne prise ne roy ne conte ne aultre personne du monde. Quant charles l'entendit il commença a haulser la teste et jura saint denys de france qu'il ne mangeroit jamais ne bevroit que premier n'alast jouster l'ung des pers de france contre luy et aussi demanda richard comme ce payen ce nommoit Richard respondit. Sire empereur cestuy payen se nomme fierabras qui se fait moult redoubter et aussy qui a fait beaucoup de maulx aux crestiens. qui occist l'apostre. qui pendit les abbez. moynes nonnains. et a violé eglises. qui desroba la sainte couronne de nostreseigneur. et plusieurs aultres relicques dont vous prenez grant peine lequel tint jherusalem en grant subjection. et le saint sepulchre ou dieu fut mis. Sur ce respondit charles. de ce que tu me dis je suis plus couroucé. Mais saches de certain que jamais je n'auray joye ne ne sera mon desir acomply jusques a tant qu'il soit vaincu. Et de fait de luy tous les françoys furent commeuz et perturbez. et n'y eut celluy qui se presentast pour y aller. Et quant charles veit que personne ne se courageoit d'aller combatre celluy geant Fierabras il va dire a Rolant. Mon cher nepveu je te prie que tu te disposes pour assaillir celluy turc et que tu y faces ton devoir

La responce faicte per Rolant a l'empereur son oncle trop subite et qu'il en fut.

Le .iiii. chapitre.

Quant l'empereur charles eut parlé ainsi gracieusement a son neupveu rolant. follement et sans raison ledit rolant va respondre. Bel oncle ne m'en parlez jamais. car j'aymeroye trop mieulx que vous fussiez confus et desmembré que je prinse armes ne cheval pour jouster comme vous dittes. car le jour dernierement passez que nous fusmes ainsi prez tenuz des payens cestassavoir plus de cincquante mille. nous aultres jeunes chevaliers y fismes grant portement et y soustenismes maintz coups mortelz. dont Olivier mon compaignon en est quasi a mort navré. car se nous n'eussions secours de nous estoyt fin et destruction entiere. Et quant nous fusmes au repaire et en nostre logis pour prendre repos le soyr quant tu fus bien yvre tu te vantas publicquement que les anciens chevaliers et vieulx que tu avoyes amené avecques toy pour nous faire aide s'estoient beaucoup mieulx portez en fait d'armes et plus fort batailé que les jeunes. Et chascun sçait bien comme le soir je fus affoibly et lassé du travail que je prins celluy jour. mais par l'ame de mon pere ce fut mal dit a vous et de present on congnoistra comment les anciens et viellars se porteront. car par celluy dieu a qui tout doit subjection il n'ya homme jeune en ma compaignie que jamais de moy soit aimé s'il prent party d'aler jouster contre celuy payen. Aussy tost que le duc rolant eut finé sa parolle son oncle l'empereur moult indigné contre luy a grant melancolie de son gantelet dextre qui estoit riche et bordé d'or va donner au travers du visaige de rolant et l'ataindit tellement sur le nez que le sang en vint abondamment du coup dont Rolant par grant fureur mist la main a son espee quant veit son sang. et eust frappé de Charles s'il ne se fust osté de devant luy. Et quant charles veit l'intencion de Rolant il fut esbahy a merveilles. et dist O dieu de paradis qui eust pensé que de rolant mon nepveu je fusse vergoigné qui nous sommes mis ensemble d'une foy contre noz adversaires. et il me vient courre dessus d'affection mortelle qui est le plus prochain en lignaige envers moy qui soit present et qui plus tost me deust secourir que nul qui soit. Or pleust a celuy dieu qui croix souffrit passion que en cestuy jour prengne la fin dont il peut estre digne. Cecy dit par grant fureur demanda les françoys et leur dist. despeschez vous sil le prenez. car je ne mengeray huy qu'il ne soit livré a mort. Quant les françois entendirent la parolle de charles pour devoir accomplir son commandement tous se regarderent l'ung l'autre pour sçavoir qui mettroit la main a luy le premier. Et quant Rolant veit le fait il se mist ung petit apart et a tout l'espee en sa main va crier a haulte voix aux aultres. Si vous estes saiges si vous tenez quoy. car je faiz veu a dieu que s'il ya homme qui se bouge pour venir a moy que je ne face de sa teste deux parties. pourquoy il ny eut si hardy qui a malice se bougeast contre luy et estoient tresmal contens de leur debat. et sur ce le noble ogier doulcement vint a rolant et luy dist. Sire rolant il me semble que vous avez le plus grant tort quant vous avez ainsi courroucé l'empereur vostre oncle. lequel par raison vous devez entre les aultres aimer et deffendre et aussi supporter. Rolant respondit qui fut ja refroidi de son ire. Sire ogier je vous prometz qu'a bien peu de fait j'eusse esté determiné a oultraige sans advis encliné dont je suis mal content.

Comment charles et rolant sont reprins par l'acteur et excusés aulcunement sur le debat devant dit.

Le .v. chapitre.

Sur le debat de l'empereur et de rolant son nepveu je me veulx ung peu arrester. Et parle premierement a toy roy charles qui as esté instruit des ton enfance a toutes sciences plaines de meurs dignes de commemoration qui sçavois la constance des anciens et la mutabilité des jeunes gens Pourquoy disoies tu le vespre que les anciens s'estoient mieulx portez en la guerre de celluy jour que les jeunes chevaliers et tu sçavois bien que olivier estoit navré pour sa vaillance grandement et tellement qu'il estoit au lit et puis rolant ton nepveu avoit fait moult grant portement et se aucunement il a parlé follement tu pouvois bien supporter son premier mouvement qui n'est pas a la puissance de l'omme. Se tu eusses bien prins ton advis au dit qui dit. Vindictam differt donec pertranseat furor. Qu'on doit differer la vengeance jusques a tant que la fureur de l'ire soit passee. Se tu n'eusses point frappé rolant puis qu'il avoit mal dit: et aussi comme sans avis de discretion tu le frappas. Semblablement sans advis il tyra son espee contre toy et se tu n'eusses fait ce tu avois assés temps pour le reprendre de son offence. Tu as l'ecclesiastique qui dit au dixiesme chapitre. Nihil agas in operibus injurie Quant on reçoit injure il n'est pas bon de faire ce qu'on pourroit bien faire Et ainsi est que quant une personne a bien fait son devoir et que celluy du quel il doit estre aucunement honnoré est blasme de tant plusfort est indigné et malcontent car son fait est reputé pour neant ainsi fut fait de rolant qui pensoit plustost estre loué pour le grant devoir qu'il fit. que ce que l'empereur dist que les anciens avoient mieulx fait que les jeunes. Mais je vueil tourner a toy. O roland qui as esté si noble dont vient en toy celle audacité de parler contre ton oncle qui a tousjours si bien fait que ses oeuvres sont dignes d'estre remembrees a celluy qui estoit empereur roy de france et seigneur de si grant craincte et a ton oncle as prins debat et respondu oultraigeusement: n'estoit il pas raison que tu deusses souffrir de luy et nompas luy de toy s'il t'a frappé de son gant par maniere de correction devois tu tirer ton espee sur luy tu n'avois pas en memoire l'obeissance de ysaac qu'il eut a son pere. Tu n'avois pas advisé ce que dit l'apostre. Juvenes servant amicos ad nidumque timorem. Vous aultres jeunes gardez vostre couraige et la faveur d'icelluy sans mettre a excercite. Se l'empereur pour esbatement avoit loué les anciens il ne disoit pas pourtant que tu ne eusses fait bon portement. Et saint Pol dist en l'epistre qu'on ne doit point regarder celluy qui est plus ancien que luy: mais le doit on entretenir et comporter comme son pere mais le fait est tel que personne ne repute injure a soy dire estre petit: et nul ne le blesse qu'il ne soit pacient pourquoy il est bon a chascun de penser et cogiter la chose avant qu'elle se die et voulentiers il n'en prendra que bien.

Comment olivier fut disposé de combatre Fierabras nonobstant qu'il estoit navré après plusieurs parolles.