—«Sire Raoul, pourquoi m'outrager? Nous ne manions ni l'épée, ni la lance; et vous pouvez nous mettre à mort sans défense: mais ce seroit grand péché.—Toute notre vie, c'est l'autel; et notre subsistance, on nous la donne.—Les puissants seigneurs qui vénèrent ces lieux saints, nous envoient l'or et l'argent dont nous avons besoin. Quel mal faisons-nous? Et pourquoi nous traiter cruellement? Si vous voulez ravir cette terre à notre sire, eh bien! vous la conquerrez avec vos chevaliers; mais respectez cette abbaye.—Allez, retournez dans nos prés; nous vous donnerons toutes provisions; et le foin et l'avoine ne manqueront pas à vos écuyers.»
—«Par saint Riquier, dit Raoul, j'ai pitié de votre prière, et vous fais grâce....»
—Et la dame répondit, «sire, je vous remercie.»
Raoul remonte sur son cheval coursier, et s'éloigne.
III.
Cependant, le vaillant Bernier a revêtu un riche habit, il vient trouver sa mère Marcent au fier visage; car il a grand besoin de lui parler.—Il met pied à terre: la dame alors le saisit entre ses bras, et par trois fois l'embrasse. «Beau-fils, dit-elle, tu as donc pris tes armes?... tu ne peux me le cacher.... Tu as donc pris tes armes contre le fief de ton père! et ne sais-tu pas qu'il t'appartiendra un jour? Ybert n'a plus d'hoirs, et tu le mériteras par ton courage et ta sagesse.»
—«Non, par saint Thomas, dit Bernier, Raoul, mon seigneur, est plus félon que Judas...; mais il est mon maître: il me donne chevaux, habits, harnois, équipements; et pour le fief de Damas, je ne voudrois lui manquer: jamais, tant que tout le monde ne répète: Bernier en a le droit.»
—«Par ma foi, fils, tu as raison; sers bien ton seigneur, et tu mériteras devant Dieu.»
IV.
Les fils d'Herbert aimoient beaucoup le beau et grand bourg d'Origni. Il l'ont fait entourer de pieux fichés en terre; mais c'étoit là une bien faible défense. Près des palissades se trouvoit une prairie fertile, appartenant aux nonnes, et où les bœufs de l'abbaye paissoient pour s'engraisser. Il n'y avoit personne sous le ciel, qui l'eût osé endommager. Le comte Raoul y fait transporter sa tente; les draperies en étoient d'or et d'argent, et quatre cents hommes pouvoient s'y héberger à l'aise.