De part et d'autre, l'accord fut vite conclu; mais Skarphédin, en apprenant la démarche de Kelde, entra dans une grande colère contre lui. Un autre gode des districts de l'ouest qui était parent de Gunnar, et qui en voulait mortellement à Kelde de ce que nombre de paysans avaient quitté son ressort judiciaire pour aller à celui de son rival, saisit avidement cette occasion d'exciter le fils de Nial contre le protégé de leur père. Il se mit à leur faire à Bergtorsvol de fréquentes visites où il les comblait d'aménités et de flatteries, et bientôt entre lui et eux les relations devinrent si étroites, que les trois autres n'entreprirent plus rien sans consulter leur nouvel ami, qui s'appelait Gige.
«Veux-tu accepter ce cadeau?» demanda Nial.
Le vieux père observait avec peine ce qui se passait, et un jour que ses fils et Kare, revenant de dîner chez Gige, lui montraient différents objets qu'ils avaient reçus en don de leur hôte: «Voilà, dit Nial, des cadeaux qui, j'en ai peur, nous coûteront cher!»
Le rusé gode s'appliquait en même temps à circonvenir Kelde, et chaque fois que, dans ses tournées, il s'arrêtait à Vorsaboï, c'était pour lui dire que les fils de Nial avaient tenu contre lui tel ou tel propos, et qu'ils en voulaient secrètement à sa vie.
«Quand bien même tout cela serait vrai, répondait invariablement Kelde, j'aimerais mieux périr de leurs mains que de tenter rien à leur préjudice.»
Mais les méchantes calomnies du gode trouvaient plus d'écho de l'autre côté. Peu à peu Skarphédin et ses frères, dont les méfiances étaient toutes éveillées, se laissèrent persuader que Kelde n'attendait dans son silence hypocrite qu'une occasion sûre de les tuer; à partir de ce moment ils rompirent tout commerce avec lui, et affectèrent même de ne plus lui parler quand d'aventure il venait chez eux.
Chacun à Bergtorsvol sentait qu'un malheur était imminent. L'automne, puis l'hiver, s'écoulèrent néanmoins sans autre incident; mais, avec le retour du printemps, on vit se renouer les colloques secrets entre Gige et les fils de Nial, et enfin... ce qui devait arriver arriva.
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C'était le soir, un peu avant le coucher du soleil. Les meurtriers, blottis aux aguets derrière la haie de Vorsaboï, aperçurent Kelde qui sortait de la maison, tenant son glaive dans une main et dans l'autre une corbeille remplie de graines. Le jeune gode s'arrêta un instant pour contempler la chaîne des monts encore à demi poudrés de neige qui se prolongeaient à l'est jusqu'au bord de la mer, ici présentant comme un front de bastions, là se détachant en dentelles aiguës comme les flèches d'une cathédrale gothique; puis il s'approcha de la clôture et se mit en devoir de semer.