—Quel âge as-tu donc au juste?

—Si je vis jusqu'au prochain temps de Jul[25], j'aurai atteint mes soixante-cinq ans.

—C'est à peu près ce que je comptais.

—Mais pourquoi me fais-tu cette question?

—Parce que je trouve que cette foi en soi ne convient qu'aux jeunes hommes, et que peut-être, pour un vieillard, il n'est pas bon de ne pas savoir où l'on doit aller sortir de ce monde.

—Ma parole! s'écria le viking en éclatant d'un rire formidable, tu t'exprimes presque de la même façon que ces prêtres chrétiens que j'ai rencontrés un jour en Gothie, et dont, mes compagnons et moi, nous voulûmes, soit dit en passant, inventorier quelque peu l'église. Par malheur, il n'y avait rien dedans. C'était une pauvre cabane de bois, qui ressemblait aussi peu à ce temple de Thor aux piliers dorés et sculptés et aux statues couvertes de joyaux, qui s'élève tout près de Drontheim, qu'un vieux phoque tel que moi ressemble à une Walkyrie. Une demi-douzaine de vases de fer-blanc, des bouts de cire, quelques linges d'autel tout jaunis, à peine bons pour rapiécer ma voilure, c'était tout ce qui s'y trouvait. Pas même de viande, d'hydromel et de bière; mais de la crème et du lait à foison, que les desservants du sanctuaire nous offrirent et que nous acceptâmes de grand cœur, attendu que nous n'avions pas déjeuné.

—Et comment se termina l'aventure?

—Ma foi, nous nous en allâmes, la crête basse, pendant que les prêtres et les chantres se mettaient en file pour se promener en chantant des hymnes et en agitant des instruments de cuivre d'où sortait une fumée singulière qui vous prenait à la gorge et aux yeux. Ils faisaient, paraît-il, cette promenade autour de l'église en l'honneur de leur grand saint Michel, un ange plus haut placé que les autres, dont c'était la fête ce jour-là... Quand je dis que nous nous en allâmes; non pas tous, il y eut un des nôtres qui nous faussa tout à coup compagnie, sous prétexte que dans son enfance, au pays de Galles, sa patrie, il avait déjà cru au dieu blanc, et que ce qu'il venait de voir et d'entendre avait brusquement réveillé en lui comme un écho de choses oubliées et qu'il voulait essayer de rapprendre... Je te le dis, on en voit de toute sorte quand on quitte pour de bon le coin de son feu, et c'est pourquoi, au prochain varonn[26], je t'emmène avec moi, fils de mon frère d'armes.»

*
* *

Ce fut au milieu de ces propos et d'autres semblables que s'écoula l'hiver islandais, et, le moment venu de remettre à la voile, Gunnar, dont les récits de son hôte avaient allumé la curiosité,—il avait alors trente-deux ans environ,—résolut de s'embarquer avec lui.