Là ils s'occupèrent aussitôt de recruter un équipage de guerre qu'ils n'eurent pas de peine à trouver; car, si le vieil Halvard était réputé le plus intrépide marin de ces parages, le nom de Gunnar l'Islandais n'était pas non plus inconnu en Norwège. Ils laissèrent aussi leurs bâtiments à coque ronde, qui étaient spécialement propres au commerce, pour se procurer ce qu'on appelait de longs vaisseaux, des nefs de guerre ou ellides.

Les navires, au xe siècle, étaient à pont coupé, c'est-à-dire pontés seulement à l'avant et à l'arrière, très exhaussés l'un et l'autre au-dessus de l'eau. La partie renflée de la proue correspondait à ce que nous appelons le gaillard d'avant; c'était sous elle et dans la section médiane non pontée, mais recouverte au besoin d'une tente, que couchaient les hommes de l'équipage. L'arrière s'élevait en dunette, et le capitaine y avait sa cabine. La force de chaque bâtiment, au lieu de s'évaluer, comme aujourd'hui, d'après le nombre des canons, se mesurait à celui des rames. Un navire de guerre de cinquante rames était réputé du premier ordre; les cent hommes qui en formaient l'équipage se relayaient par moitié pour tenir l'aviron[27].

Autour et en travers de la partie découverte de la coque régnait une galerie de faux pont où les combattants se plaçaient. En dehors de l'arsenal accoutumé de gaffes, de lances et de flèches, on embarquait d'ordinaire à fond de cale une bonne provision de pierres qui, lancées à bras, formaient une redoutable artillerie. Un seul mât, une seule voile, large et pesante, à bandes tricolores parfois, et une voile de misaine à la proue. La rame était le principal moyen de locomotion.

Mais l'originalité principale de ces bâtiments, qui n'existent plus maintenant qu'en peinture, c'était leur forme même. Ils offraient l'aspect d'animaux fantastiques. Leur proue et leur avant-bec étaient sculptés en tête de dragon, tandis que la poupe, avec le gouvernail et la barre, figuraient par leurs replis le corps et la queue du monstre: de là leur nom générique de dragons ou de serpents de mer. La plupart étaient peints en outre de couleurs vives, et beaucoup même chargés de dorures.

*
* *

Tels étaient les longs navires qu'Halvard le Rouge et Gunnar avaient frétés à l'île d'Hisingue pour les courses maritimes qu'ils projetaient. Ils étaient seulement au nombre de trois, le Bison, le Dauphin et la Côte-de-fer. Halvard n'en avait pas voulu davantage.

«Avec ces trois solides carènes montées par trois cents matelots, nous sommes, dit-il, assurés de faire quelque chose de bon, et même quelque chose de meilleur qu'avec ces énormes escadres qui ne servent qu'à faire fuir d'avance tout le monde devant soi, auquel cas, adieu à la fois la gloire et le profit.

—Et de quel côté allons-nous d'abord? demanda Gunnar à son vieil ami; à l'ouest, vers les côtes d'Écosse, ou au sud de la Baie[28], vers Funen[29] ou le Gotland?

—Au sud, repartit Halvard. J'ai appris que Vandel le pirate croisait pour l'heure vers le Cattégat ou se trouvait quelque part aux aguets dans les innombrables anses du rivage, et je sais qu'en cette saison-ci les nefs de Vandel le pirate ne regorgent pas moins de butin qu'un lac d'hiver de canards sauvages.

—Eh bien, en route pour le Sud.»