Un instant après émergea de l'horizon, comme par un coup de baguette magique, un gros banc de nuages dont la couleur noircissait à vue d'œil.
«Je le disais bien, s'écria Halvard, ce petit vent de rien était gros d'une tempête. Elle va être sur nous tout à l'heure, et nous surprendre dans une passe où un long vaisseau, en pareille circonstance, ne doit pas se trouver. Alerte! il faut virer de bord au plus vite, et fuir sous le vent jusqu'à l'une des anses qui se trouvent à l'entrée du détroit, car la baie de Calmar est encore trop loin de nous.»
Il avait à peine prononcé ces mots, que de la masse de nuages noirs, qui avait en moins d'un instant achevé d'envelopper le ciel, jaillit un jet de flamme rutilant qui parcourut en zigzag l'horizon et revint labourer le sein de la mer, dont les vagues commencèrent à se tuméfier, sans faire encore entendre aucun bruit.
Immédiatement l'ordre fut transmis d'exécuter la manœuvre voulue. Les rameurs reculèrent à bâbord pour donner à tribord du champ aux ellides, qui décrivirent un cercle et tournèrent.
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Il n'était que temps. Un second éclair sillonna le ciel noir, et l'averse éclata torrentielle et brutale, une averse mêlée d'eau et de grêle et accompagnée d'une terrible rafale.
Les trois navires couraient de toute leur vitesse devant la tourmente, qui lançait d'énormes paquets de mer sur leurs poupes et menaçait chaque fois de les submerger. Et Halvard le Rouge avait dit vrai: dans ce sund étroit de Calmar, encaissé partout de hautes rives, parsemé de récifs insidieux, et où les vagues, sous l'action de la tempête, s'enroulent littéralement toutes ensemble, les longs vaisseaux des vikings étaient loin d'offrir la même résistance que les coques rondes de négoce, construites pour affronter au besoin les flots du canal d'Irlande et de la Manche. Aussi bon nombre de rames s'étaient-elles brisées dans les toletières, et les cales avaient-elles embarqué une masse d'eau déjà inquiétante, quand l'entrée du détroit commença de se dessiner.
Là il restait à accomplir l'opération la plus délicate de toutes; car, pour gagner la crique suédoise, où était le salut de la flottille, il fallait s'engager par un chenal étroit et tortueux que bordait un semis d'écueils à fleur d'eau, et au beau milieu de ce chenal était un bas-fond sur lequel les brisants faisaient rage. Ajoutons que les trois navires allaient être obligés, à ce pas critique, de modifier leur allure et leur direction, et de prêter, quoique pour peu d'instants, leurs flancs plus ou moins mutilés à la pleine fureur des autans. De plus, l'obscurité s'était épaissie à tel point, que d'un bord à l'autre on se voyait à peine. Des grêlons d'une taille prodigieuse, de véritables blocs de glace, s'étaient mis à fondre en avalanche, souffletant les visages des rameurs et martelant leurs mains bleuies de froid.
Le tonnerre grondait sans discontinuer.
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