Mon bien cher Fils,

Nous voici à la veille de prendre part d'une manière personnelle et agissante à la lutte et à notre offensive générale.

Sans trahir aucun secret, nous allons pousser à notre tour par un mouvement sur notre droite en traversant la voie ferrée à trois kilomètres environ de la ville de X… (Montdidier), dans un endroit qui possède des marécages malencontreux. Mais ce qui se passe à notre droite et à notre gauche nous déblayera certainement beaucoup le terrain.

Il y a, bien entendu, des pièces de tous les calibres et il en arrive encore cette nuit. Nous avons eu une nuit bruyante, le tapage s'est continué toute la journée et des deux côtés cela a été un grand concert, toute la lyre.

Mon bien cher Alfred, tu n'as pas oublié ce que je t'écrivais l'an dernier dans une semblable circonstance, tu es mieux placé encore pour apprécier mes sentiments. Si la mort me frappait sur le champ de bataille, tu pourras te dire que je l'ai trouvée, que je suis venu la chercher de loin, pour accomplir ce qui m'a paru un devoir, et que j'ai considéré, à tort peut-être, mais en toute conscience, que je travaillais pour notre honneur, inspiré par mon amour pour vous.

Au demeurant, la confiance la plus entière m'anime que Dieu veillera sur mes jours comme il veille sur les tiens et je me place entièrement sous sa suprême volonté.

Ne t'étonne pas surtout si tu ne reçois pas de lettres de moi, cela prouvera simplement que les correspondances ne marchent pas, mes dispositions étant prises à toutes éventualités.

Au revoir, mon bien cher Alfred, je t'embrasse avec tout mon coeur.

Ton père qui t'aime,

Louis SAUVRY.